Gère-t-on son temps comme son argent ?

Mohammed Abdellaoui, Professeur et directeur de recherche au CNRS et Emmanuel Kemel, Professeur Chercheur CNRS - 7 décembre 2016
Do people manage their time like their money? by Mohammed Abdellaoui et Emmanuel Kemel

Le temps et l’argent sont deux ressources rares et précieuses que chacun s’efforce de gérer de manière optimale dans ses décisions quotidiennes. Et pourtant, malgré le vieil adage affirmant que « le temps, c’est de l’argent », il s’avère que les individus ne gèrent  pas leur temps de la même manière que leur argent !

Mohamed Abdelaoui ©HEC Paris

Docteur en économie mathématique et économétrie, Mohammed Abdellaoui est professeur en sciences de la décision à HEC Paris et directeur de recherche au CNRS (GREGHEC). Il est (...)

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Kemel Emmanuel

Ingénieur de formation, Emmanuel Kemel a poursuivi ses études en économie et en sciences cognitives. Il a travaillé comme expert pour le Ministère du Développement Durable, et (...)

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La plupart des études empiriques dans le domaine des sciences de la décision se focalisent sur des choix impliquant l’argent. Or, bien des décisions importantes du quotidien peuvent également impliquer d’autres attributs, non pécuniers, comme le temps. Il peut par exemple s’agir de choisir le meilleur itinéraire de transport, de trancher entre travailler ou se détendre pendant le week-end ou encore de décider de se débarrasser d’une tâche chronophage ou de la remettre à plus tard. Les modèles économiques classiques convertissent généralement les conséquences mesurées en unités de temps en leur équivalent monétaire, partant de fait, du principe que « le temps, c’est de l’argent ». Pourtant, l’hypothèse selon laquelle les individus gèrent leur temps de la même manière que leur argent n’a encore jamais été examinée de manière empirique sur la base de modèles de choix rationnels. Dans une série d’expériences, Mohammed Abdellaoui, Emmanuel Kemel et Cedric Gutierrez se sont précisément fixés cet objectif : ils ont observé comment des individus abordaient les décisions impliquant des gains et pertes de temps et comment ces choix différaient de ceux impliquant de l'argent. Leurs conclusions révèlent que, du moins en laboratoire, les sujets prennent des décisions radicalement différentes selon que les enjeux sont le temps ou l’argent.

La difficulté d’évaluer le temps

Même si l’adage dit que « le temps, c’est de l’argent », plusieurs différences notables distinguent les deux. La principale repose sur la fongibilité : contrairement à l’argent, il est impossible de stocker ou épargner le temps  et sa valeur dépend très largement du contexte. Si une perte financière peut être compensée ultérieurement par un gain d’argent, cela est plus difficile pour le temps. Prenons l’exemple d’un week-end de visite à Venise : une note de taxi beaucoup plus élevée que prévue n’aura pas la même incidence que plusieurs heures perdues dans un embouteillage. Si la perte d’argent pourra être compensée plus tard, le temps perdu sur place ne pourra être rattrapé par du temps libre une fois de retour chez vous. Autre constat : contrairement à l’argent, la valeur du temps n’est pas nécessairement monotone. Il est toujours mieux d’avoir plus d’argent, alors que le plaisir que procure le temps consacré à une activité agréable peut diminuer passé un certain stade. Ce n’est pas parce que vous avez apprécié un film de 2 heures que vous auriez aimé qu’il en dure 3. Compte tenu de ces constats, la perception du temps peut déboucher sur des comportements paradoxaux. D’autres études ont déjà démontré que les individus avaient tendance à systématiquement sous-estimer la durée des événements passés (négligence de la durée) ou le temps nécessaire pour exécuter telle ou telle tâche (biais de planification). Les biais liés à la perception du temps peuvent également aboutir à des comportements incohérents lorsque des individus et des organisations décident vis-à-vis du futur (incohérence dynamique). 

Guillemet

Plusieurs aspects des décisions diffèrent systématiquement selon que le temps ou l’argent sont en jeu, notamment en ce qui concerne la prise de risque

Concevoir des expériences en laboratoire sur la base de définitions standardisées du temps

Dans une série d’expériences de laboratoire, Mohammed Abdellaoui, Emmanuel Kemel et Cedric Gutierrez ont étudié comment les individus effectuaient des choix lorsque les conséquences possibles étaient exprimées en termes de gains et de pertes de temps. La valeur du temps pouvant fortement varier en fonction du contexte, l’une des difficultés du projet était d’établir une définition standardisée du temps. Les chercheurs ont pour cela élaboré des scénarios concrets. Dans une première expérience, le temps évalué correspondait au nombre de minutes que les sujets consacraient à l’expérience. Les pertes et gains de temps étaient définis comme la possibilité d’augmenter ou de diminuer respectivement la durée de l’expérience (jusqu’à 1 heure), les sujets pouvant ainsi être amenés à passer plus ou moins de temps dans le laboratoire. La notion de temps renvoyait donc au même contexte pour tous les sujets et les gains et pertes de temps pouvaient être vécus de manière concrète (i.e. les sujets pouvaient réellement quitter l’expérience plus tôt ou y consacrer plus de temps que prévu). Dans une autre expérience, le scénario était celui d’un contrat de travail de deux séances de 4 heures chacune, à deux périodes différentes, pour un salaire donné. Les choix portaient sur la variation du temps de travail. Les chercheurs voulaient par exemple observer si les sujets préféraient profiter d’une heure de travail en moins sur la plus rapprochée ou la plus éloignée des deux périodes. Les expériences intégraient d’autres choix similaires avec des conséquences monétaires utilisés comme traitement de référence.

Observer comment les individus prennent leurs décisions selon que les enjeux sont le temps ou l’argent

Il ressort de l’étude que plusieurs aspects des décisions diffèrent systématiquement selon que le temps ou l’argent sont en jeu, notamment en ce qui concerne la prise de risque. Les sujets prennent moins de risques sur les décisions impliquant des pertes de temps que sur celles impliquant des pertes d’argent. Cela s'explique probablement parce qu’il est plus difficile de compenser une perte de temps qu’une perte d’argent. Une autre différence concerne la manière dont les individus perçoivent les futures pertes de temps par rapport aux futures pertes d’argent. En ce qui concerne l’argent, la rationalité économique consiste à repousser autant que possible les pertes. Pour ce qui est du temps, en revanche, repousser le moment de la perte de temps est indifférent à la majorité des sujets. Une proportion non négligeable d’entre eux affiche même un certain empressement à subir ces pertes. Si ce comportement est contraire à la rationalité financière, il est cohérent avec la sagesse populaire qui préconise de « ne jamais remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même ». Il est bien connu qu'en matière d’argent, les sujets adoptent des postures différentes selon que les conséquences sont présentées en termes de gains ou de pertes. Ce fameux « effet de cadrage » [ndlt : la façon de présenter un problème affecte les choix relatifs à ce problème] sur les décisions d’ordre financier a été largement documenté et il est souvent utilisé dans les politiques publiques et marketing pour influencer les décisions. Or, les chercheurs ont observé que les asymétries entre les gains et les pertes à l’origine de cet effet sont davantage prononcées pour le temps que pour l’argent. Le cadrage pourrait donc être un outil efficace pour influencer la manière dont les individus gèrent leur temps. 

Les résultats nous offrent une meilleure lecture de la manière dont les individus gèrent leur temps. Ils mettent notamment en lumière les mécanismes de choix qui peuvent caractériser ces décisions. Ces travaux révèlent par exemple une forte hétérogénéité dans les choix impliquant le temps. Concrètement, cela implique par exemple que les dirigeants d’entreprise doivent s’attendre à observer une grande diversité de comportements  dans la manière dont leurs employés organisent leur temps. Il ressort également que les individus sont plus enclins aux biais de décision, tels que la procrastination, lorsque l’enjeu porte sur le temps. Il est possible de s’appuyer sur ces observations pour élaborer des stratégies de management qui amélioreront la prise de décision vis-à-vis de la gestion du temps.

D’après l’article « Eliciting Prospect Theory When Consequences Are Measured in Time Units: ‘Time Is Not Money’ » de Mohammed Abdellaoui et Emmanuel Kemel (Management Science , 2014) et la thèse de Cédric Gutierrez-Moreno

Applications Pratiques
Applications Pratiques

Le temps joue un rôle important dans différents domaines de l’économie, comme le travail ou les transports. Les recherches empiriques décrivant comment se comportent les individus face à des décisions dont l’enjeu est le temps peuvent guider le développement de modèles ayant un plus grand pouvoir  descriptif. Elles peuvent également servir à développer des outils d’évaluation des politiques qui tiennent mieux compte de la perception qu’ont les individus des gains et des pertes de temps. 

Méthodologie
Méthodologie

Les observations des choix faits par les participants ont été recueillies lors d’entretiens individuels assistés par ordinateur. Pour les économistes expérimentaux et bon nombre de chercheurs en science comportementale, permettre aux sujets d’être confrontés à leurs choix à la fin de l’expérience offre la garantie d’observer leur véritable comportement économique en raison des principes de rationalité et d’intérêt personnel. Cette étude sur le temps et l’argent a suivi la même stratégie : lorsque le temps était en jeu, les sujets pouvaient être confrontés à de vraies pertes et de vrais gains de temps.