Marché de l’art: Comprendre l’évolution des prix

Christophe Spaenjers, Professeur de Finance - 15 octobre 2011
Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l'art

La question de la valeur des œuvres d'art interpelle les économistes. William Goetzmann, Luc Renneboog et Christophe Spaenjerss'emparent de la problématique et cherchent à expliquer ce qui détermine lesmouvements de prix sur ce marché, caractérisé par la nature spécifique de sesacheteurs et une certaine sensibilité à la conjoncture économique.

Christophe Spaenjers ©HEC Paris

Christophe Spaenjers a rejoint HEC Paris en tant que professeur de finance en septembre 2011 après avoir soutenu sa thèse à l’Université de Tilburg, Pays-Bas. Ses travaux portent (...)

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En 2007, l'artiste britannique Damien Hirst vendait, pour 100 millions de dollars, une sculpture représentant un crâne de platine incrusté de 8 601 diamants. Cette œuvre avait au moins la particularité d'avoir une valeur intrinsèque, celle de ses matériaux. Mais qu'en est-il d'une ébauche du "Garçon à la pipe" de Picasso, autre recordman des prix ? Comment les prix sont-ils déterminés sur le marché de l'art ? Quels facteurs peuvent expliquer leur évolution ?

MARCHÉ DE L'ART ET CONJONCTURE ÉCONOMIQUE

Les trois chercheurs contribuent de façon inédite à la recherche sur le marché de l'art en construisant un indice d'évolution des prix des œuvres sur plus d'un siècle (voir méthodologie). Ils modélisent la rentabilité des investissements dans l'art, en évaluant l'évolution des prix de transaction sur le marché des enchères. Construit pour le marché britannique, l'évolution de cet indice suggère une relation avec l'évolution de la conjoncture. En effet, les prix chutent dans les périodes de tourmente économique (Première Guerre mondiale, grande dépression des années 30 ou choc pétrolier de 1973), alors qu'ils connaissent des mouvements à la hausse dans les années 60, durant le boom du marché de l'art des années 80 et durant les années 2000 (au moins jusqu'en 2007). À noter également que l'indice construit par les chercheurs montre qu'en termes réels, les niveaux de prix de 1913 n'ont pas été égalés avant 1968, malgré des années de croissance économique soutenue.


QUELLES RELATIONS ENTRE MARCHÉ DE L'ART, MARCHÉS BOURSIERS, INÉGALITÉS DE REVENUS ET RICHESSE ?

La valeur d'échange d'une œuvre d'art n'est en soi pas plafonnée, puisqu'elle est uniquement limitée par le prix que les collectionneurs sont disposés à payer pour l'acquérir. C'est donc la demande qui détermine les prix sur ce marché. D'où l'intérêt pour les chercheurs de s'intéresser aux niveaux de revenu des plus riches, principaux acquéreurs, pour tenter d'expliquer les variations de prix des œuvres d'art. Afin de rendre compte des évolutions de leurs revenus, ils étudient les variations des marchés d'actions. Ils élargissent par ailleurs leur analyse aux inégalités de revenus et aux niveaux de revenus des plus riches. William Goetzmann, Luc Renneboog et Christophe Spaenjers montrent ainsi que:

• Les variations sur les marchés des actions sont positivement corrélées avec les prix de l'art ; • Les prix de l'art sont en hausse quand les inégalités de revenus augmentent. Ainsi, tout comme le prix des œuvres, les inégalités de revenus ont baissé durant la première moitié du XXe siècle et sont reparties à la hausse depuis 30 ans ;

• Les variations des prix de l'art sont particulièrement sensibles à la hausse des revenus des plus riches : certaines estimations, données ici à titre illustratif, suggèrent qu'une hausse de 1 point de pourcentage de la part de revenus détenue par les 0,1 % plus riches induit une hausse de 10 % des prix sur le marché de l'art. Sur le long terme, les revenus des plus riches constituent le facteur le plus déterminant pour expliquer l'évolution du prix des œuvres.

LA MONDIALISATION TOUCHE AUSSI LE MARCHÉ DE L'ART

Ces résultats sont temporisés et complétés par une analyse en sous-périodes, qui sépare les évolutions pré- et post 1945. Dans la deuxième partie du XXe siècle, l'influence des inégalités de revenus sur le marché de l'art est moins nette. Ces résultats complémentaires s'expliquent probablement par le fait que les données utilisées sont uniquement britanniques et ne permettent pas de rendre compte de l'internationalisation du marché de l'art, et en particulier de ses acheteurs. En effet, les ventes aux enchères britanniques sont désormais courues par des acheteurs du monde entier !

D'après un entretien avec Christophe Spaenjers et son article « Art and Money » (American Economic Review : AEA Papers and Proceedings,  mai 2011), coécrit avec William Goetzmann et Luc Renneboog. 

APPLICATIONS PRATIQUES
APPLICATIONS PRATIQUES

Ce travail participe à la rationalisation de l'analyse des œuvres d'art en tant que produit d'investissement et bien de consommation, qui ne doivent pas être considérés comme déconnectés de l'économie réelle. Les chocs sur l'économie ont effectivement un impact le marché des biens de luxe. Les chercheurs montrent comment les hauts revenus influencent la demande sur le marché de l'art, car ils en sont les principaux consommateurs. Ils ouvrent ainsi la voie à une analyse plus fine de la demande de biens de luxe en général. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Afin d'étudier les déterminants des prix sur le marché de l'art, les auteurs se sont intéressés aux données disponibles sur le marché britannique. Ils ont construit une série longue à partir des données issues des ventes aux enchères de tableaux en Grande-Bretagne et ont identifié les œuvres ayant fait l'objet d'au moins deux ventes aux enchères sur la période considérée, ce qui leur a permis de mesurer les plus-values liées à ces ventes et donc de construire un indice de prix sur le long terme.

La série obtenue couvre la période 1765-2007 et contient 1 336 tableaux, vendus au moins deux fois. Les variations des prix des œuvres d'art ont ensuite pu être comparées aux évolutions, pour la Grande-Bretagne, de données liées aux niveaux de richesse des populations aisées, considérées comme les principaux acheteurs d'œuvres.