Mesurer la performance des ménages en matière d’investissement

Laurent Calvet, Professeur de Finance - 15 décembre 2009
Mesurer la performance des ménages - Calvet

Idées clés

• Les ménages ont des stratégies d’investissement globalement rationnelles. Elles ont tendance à être stables malgré les fluctuations des marchés.

• Un indice combinant trois types d’erreurs d’investissement permet de classer l’habileté financière des ménages selon les caractéristiques telles que le niveau de revenu ou d’éducation.

• L’expérience dans le domaine financier n’a quant à lui qu’un impact positif limité sur la manière dont les ménages gèrent leurs investissements.

Laurent E. Calvet ©HEC Paris

Laurent E. Calvet est professeur de finance à L'EDHEC. Il a été professeur chercheur à HEC Paris entre 2004 et 2016. Diplômé de l’École Polytechnique et docteur en économie (...)

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Dans une série de trois articles, Laurent Calvet, John Campbell et Paolo Sodini étudient la “dextérité” financière des ménages. Ils évaluent dans un premier temps la nature de leurs portefeuilles d’actifs financiers et montrent en analysant une base de données suédoise (fournie par l’équivalent national de l’INSEE, et qui présente l’intérêt de répertorier tous les ménages suédois) que ces derniers ne détiennent en général que peu d’actions en direct et passent plutôt par des fonds communs. Les auteurs mesurent ensuite la performance de leurs portefeuilles d’actifs financiers liquides, qui comprend notamment le “cash” (sous forme de placements bancaires en liquide), les fonds communs de placement (type OPCVM et SICAV), et les actions en détention directe. Les auteurs évaluent trois types d’erreur au niveau de chaque ménage: la sous-diversification du portefeuille de “cash”, d’actions et de fonds communs, l’inertie dans la gestion de son risque et une disposition à vendre les titres gagnants et à garder les titres perdants (“effet de disposition”).

PERFORMANCE FINANCIÈRE DES MÉNAGES

Laurent Calvet et ses coauteurs observent que trois facteurs influencent positivement la performance financière des ménages : le niveau d’éducation, le revenu et le fait d’avoir plusieurs enfants. Un meilleur niveau de performance qui se matérialise par une meilleure diversification dans le portefeuille d’actifs détenus. Les chercheurs étudient également la dynamique du portefeuille de ces ménages, c’est-à-dire le comportement des ménages face aux fluctuations de marché : continuent-ils de suivre leur stratégie initiale ou inversent-ils leur comportement en suivant le marché ? Ilsmontrent alors que lesménages ont tendance à contrebalancer les effets du marché et à stabiliser ainsi la part de risque dans leur portefeuille. Les chercheurs observent aussi la tendance des ménages à vendre les actions dont le cours monte et à conserver celles qui baissent avec la fluctuation des marchés. Les auteurs établissent le lien entre cet “effet de disposition” et la gestion du risque dans le portefeuille. 

DES INVESTISSEMENTS RATIONNELS

L’observation des critères d’erreur montre que les ménages sont des investisseurs relativement rationnels, à en juger par leur comportement globalement stable lors des fluctuations des marchés et leur bon sens stratégique en termes d’investissement. Les auteurs précisent ce constat en montrant que les plus aisés et les plus éduqués connaissent systématiquement une meilleure performance dans leurs investissements. À une exception près : les entrepreneurs ont tendance à faire plus d’erreurs dans leurs choix, “probablement par manque de temps ou du fait de leur forte confiance en soi, caractéristiques de ceux qui se lancent dans leur propre business”, explique Laurent Calvet. Et si cette sophistication d’investissement varie principalement selon les trois critères précédemment cités, les auteurs montrent que l’expérience dans le domaine financier n’a quant à lui qu’un impact positif limité sur la manière dont les ménages gèrent leurs investissements.

ALLER PLUS LOIN : MESURER LA SOPHISTICATION FINANCIÈRE

Les auteurs développent par ailleurs un indice qui mesure les risques d’erreur en termes de sous-diversification, d’inertie aux actifs risqués et d’effet de disposition en leur affectant des coefficients tirés d’une base de données de l’institut de statistiques suédois. Et cet indice peut donner des informations sur les performances en investissement financier et gestion de portefeuille des ménages selon chacun des trois critères. Ainsi, bien que les auteurs n’aient identifié que trois caractéristiques ayant une influence significative sur la sophistication financière du ménage, d’autres sources de données pourraient faire apparaître d’autres critères.

D’après un entretien avec Laurent E. Calvet et son article “Measuring the Financial Sophistication of Households” (American Economic Review , vol. 99, n° 2, pp. 393-398, 2009) coécrit avec John Campbell, professeur au département d’économie, Littauer Center, Harvard University, et Paolo Sodini, professeur au département de finance, Stockholm School of Economics.

APPLICATIONS
APPLICATIONS

Générer des informations sur la sophistication financière de sa base de clients pourrait certainement intéresser les banques et les sociétés de gestion d’actifs. Cela permettrait notamment de proposer d’emblée les produits adaptés aux nouveaux clients, mais aussi aux clients récents ou aux prospects. Il suffirait d’obtenir les informations personnelles du client sur différents critères (par exemple les revenus, le niveau d’investissement envisagé, le niveau d’étude, etc.) pour définir sa sophistication. D’autre part, l’entreprise pourrait utiliser sa base de données pour relancer des campagnes commerciales et mieux exploiter le potentiel client, en vérifiant que son portefeuille correspond à sa sophistication financière. Laurent Calvet ajoute d’ailleurs que leur outil pourrait être utilisé efficacement avec les bases de données du Ministère des Finances concernant les portefeuilles de tous les Français si l’État était enclin à rendre ces informations accessibles aux chercheurs sous un format protégeant l’anonymat des épargnants, comme c’est le cas en Suède. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les auteurs s’intéressent aux stratégies de gestion des investisseurs individuels. Ils évaluent ainsi trois types d’erreurs au niveau de chaque ménage : la sous diversification du portefeuille d’actifs financiers, l’inertie dans la gestion de ce portefeuille et l’effet de disposition. La sous-diversification est mesurée en comparant le ratio Sharpe (c’est-à-dire le ratio performance-risque) du portefeuille d’actifs financiers à celui d’un indice boursier référentiel. L’inertie est mesurée par la fluctuation de la part d’actifs risqués dans ce même portefeuille. Enfin, l’effet de disposition est mesuré comme la différence entre la fraction de plus values réalisées et la fraction des moins-values réalisées par le ménage sur ses actions ou parts de fonds communs.