Non, les décisions d’investissement des ménages ne sont pas irrationnelles !

Laurent Calvet, Professeur de Finance - 14 octobre 2014
Non, les décisions d’investissement des ménages ne sont pas irrationnelles ! par Laurent Calvet

Habitudes, facteurs génétiques, catégorie socioprofessionnelle, richesse, niveau de vie, taille de la famille, situation géographique... de quels paramètres dépendent les investissements des ménages ? Laurent E. Calvet et Paolo Sodini apportent des réponses claires à cette question complexe en étudiant, pour la première fois, comment des jumeaux choisissent d’investir leur argent.

Laurent E. Calvet ©HEC Paris

Laurent E. Calvet est professeur de finance à L'EDHEC. Il a été professeur chercheur à HEC Paris entre 2004 et 2016. Diplômé de l’École Polytechnique et docteur en économie (...)

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Comment les individus prennent-ils leurs décisions en matière financière ? Certaines personnes ont-elle un goût particulier, inné, pour le risque, que n’auraient pas les autres ? Il est difficile de démêler les nombreux paramètres de décision, les individus sont tous tellement différents les uns des autres ! Plusieurs études ont laissé entendre que les choix des ménages étaient relativement irrationnels, ce qui n’est guère rassurant sur l’aptitude des familles à prendre des décisions d’investissement. Mais il semble que ces conclusions ne soient pas parfaitement justifiées. “Elles sont plutôt le résultat du caractère fragmentaire des bases de données utilisées”, analyse Laurent E. Calvet. 

Comment isoler les facteurs d’investissement ? 

Après avoir trouvé une base de données d’une qualité et d’une richesse exceptionnelles grâce à Paolo Sodini (voir méthodologie), Laurent E. Calvet a décidé de concentrer ses recherches sur des paires de jumeaux. Ceux-ci, en effet, ont les mêmes gênes, le même environnement familial, souvent les mêmes amis... des similitudes qui permettent de contrôler les paramètres sociaux, culturels et génétiques, pour analyser finement l’influence des caractéristiques propres des individus et des événements qui surgissent dans leurs vies. L’étude de paires de jumeaux permet ainsi d’analyser séparément l’impact des différents critères susceptibles d’intervenir dans les décisions d’investissement.

Guillemet
les faux jumeaux qui communiquent beaucoup entre eux font des choix plus proches que les vrais jumeaux qui échangent moins souvent ensemble

Le niveau de richesse est le principal déterminant de la prise de risque 

Laurent E. Calvet et Paolo Sodini montrent que les ressources financières sont l’un des critères qui comptent le plus dans la prise de risque des ménages : plus les individus sont riches, plus ils investissent une proportion importante de leur revenu en actifs risqués. De même, plus ils anticipent qu’ils vont percevoir un revenu important, plus ils prennent des risques financiers. Les habitudes de consommation, les engagements (emprunt immobilier par exemple), la taille de la famille (le nombre d’enfants), au contraire, rendent les ménages plus prudents. En outre, les faux jumeaux qui communiquent beaucoup entre eux font des choix plus proches que les vrais jumeaux qui échangent moins souvent ensemble, ce qui tend à prouver que les paramètres génétiques, s’ils peuvent exercer une influence, ne constituent pas des facteurs décisifs. “Les choix des ménages ne sont pas prédéterminés par leurs gènes, analyse Laurent E. Calvet. Les circonstances de leur vie (niveau de richesse, revenu anticipé, caractéristiques de la famille, emprunts,...) comptent beaucoup dans leurs décisions. C’est rassurant : ils sont globalement rationnels !” 

Des sensibilités différentes aux variations de prix

La réaction des ménages aux variations de rendement des actifs financiers est relativement saine : ils ont tendance à rééquilibrer la proportion des actifs risqués dans leur portefeuille global, en cas de hausse comme de baisse. Ils n’amplifient donc pas les chocs boursiers et leurs portefeuilles sont, en moyenne, assez bien diversifiés, ont montré Laurent E. Calvet, John Camble et Paolo Sodini (dans “Fight or Flight? Portfolio Rebalancing by Individual Investors”). Les variations de revenu, quant à elles, influencent les ménages différemment selon leurs moyens financiers : si les individus qui investissent peu en actifs risqués reçoivent une somme d’argent supplémentaire, ils en profitent pour prendre davantage de risques. Une hausse de revenus chez ceux qui ont déjà beaucoup d’argent, en revanche, aura un peu moins d’influence sur la répartition de leurs investissements. Cette sensibilité aux variations de revenu se retrouve donc au niveau macroéconomique, mais elle est moins frappante qu’au niveau individuel. C’est logique : ce sont les personnes les plus riches (dont la prise de risque est relativement moins sensible aux variations de revenus), qui rassemblent la majeure partie des actifs financiers et qui, du fait du volume de leurs transactions, font les prix.

D’après un entretien avec Laurent E. Calvet et ses articles “Twin Picks: Disentangling the Determinants of Risk-Taking in Household Portfolios” coécrit avec Paolo Sodini (Journal of Finance  vol. LXIX no 2, avril 2014) et “Fight or Flight? Portfolio Rebalancing by Individual Investors” coécrit avec J. John Campbell et Paolo Sodini (Quarterly Journal of Economics  124, pp. 301-348, février 2009).

Pour cet article, Laurent E. Calvet va recevoir le prix du meilleur article scientifique décerné par la Fondation HEC.

Applications Pratiques
Applications Pratiques

Les décisions des ménages sont beaucoup moins irrationnelles que ce qui a été longtemps affirmé et le niveau de richesse, avec le revenu anticipé, est le paramètre qui impacte le plus la prise de risque financier. Une conclusion qui intéressera beaucoup les banquiers, qui regrettent souvent de manquer d’informations sur les critères de décision de leurs clients. Ces résultats apporteront également de précieuses informations aux gouvernements et aux différentes organisations qui réfléchissent aux dispositifs à mettre en place pour assurer des niveaux de retraite plus confortables aux ménages. Enfin, cette étude permet de tirer une conclusion intéressante sur le cycle des affaires, au niveau macroéconomique : la prime de risques fluctue en fonction du niveau de richesse des ménages. Ainsi, en période de récession, par exemple, les individus, moins riches, empruntent moins en actifs risqués, ce qui diminue la demande en la matière et fait augmenter la prime de risque.

Méthodologie
Méthodologie

Laurent E. Calvet et Paolo Sodini analysent la base de données fiscale de l’État suédois, qui rassemble les données démographiques (caractéristiques familiales, études, emploi, salaire, localisation géographique...) ainsi que le détail des actifs immobiliers et financiers (solde bancaire, titres négociables...) de l’ensemble des contribuables, et, en particulier, de plus de 23 000 paires de jumeaux. Les données sont recensées chaque année, ce qui permet des analyses dynamiques pluriannuelles. Contrairement aux bases de données fragmentaires habituellement utilisées dans ce champ de recherche, l’exhaustivité des données suédoises rend possible des analyses aussi fines que fiables.