Prise de décision : Pourquoi sous-estime-t-on les événements rares ?

Mohammed Abdellaoui, Professeur et directeur de recherche au CNRS - 15 octobre 2013
Développée par le philosophe Nassim Nicholas Taleb, l’expression “black swan” qualifie les événements imprévisibles et à faible probabilité d’occurrence mais qui, s’ils se produisent, ont des conséquence d’une portée considérable.

L’incertitude accompagne la plupart des décisions individuelles et collectives. Dans ce contexte, faute d’une description probabiliste des options possibles, c’est à travers leur expérience que les individus font leurs choix. Mais ce mode de fonctionnement a un biais : il amène à “sous-estimer” ou ignorer les événements rares. Par exemple ceci pourrait expliquer qu’en 2005, seule la moitié des dégâts colossaux occasionnés aux États-Unis par les ouragans de l’Atlantique Nord était assurée. Mohammed Abdellaoui et ses coauteurs ont cherché à comprendre ce phénomène étonnant.

Mohamed Abdelaoui ©HEC Paris

Docteur en économie mathématique et économétrie, Mohammed Abdellaoui est professeur en sciences de la décision à HEC Paris et directeur de recherche au CNRS (GREGHEC). Il est (...)

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PERCEPTION SUBJECTIVE DU RISQUE “DÉCRIT”

Quand ils sont confrontés à des choix incertains décrits à l’aide de distributions de probabilité, les décideurs ont tendance à ressentir moins forte¬ment un accroissement de la probabilité d’une perte modérément probable (risque de 50 % de perdre 1 000 euros) que le même accroissement de la probabilité d’une perte très peu probable (risque de 5 % de perdre 1 000 euros), ou quasi certaine (risque de 95 % de perdre 1 000 euros). Ce comportement est également observé pour les gains. En langage de la théorie des perspectives, cela revient à dire que les décideurs faisant face à l’incertitude surestiment les petites probabilités et sous-estiment les probabilités modérées et fortes. Ce résultat a été confirmé par l’étude de Mohammed Abdellaoui et ses coauteurs.


PERCEPTION DES ÉVÉNEMENTS RARES EN PRÉSENCE DE RISQUE “EXPÉRIMENTÉ”

L’étude de Mohammed Abdellaoui et ses coauteurs a aussi révélé que le comportement des décideurs dépendait d’une manière cruciale de la nature du risque auquel ils font face (risque “décrit” versus risque “expérimenté”). Ainsi, dans les contextes de décision “expérimentée” où ils ne connaissent pas préalablement les distributions de probabilité, les décideurs ont tendance à sous-estimer ou ignorer les événements rares (pertes très peu probables par exemple), contrairement à leur tendance de surestimer les petites probabilités en présence de risque décrit. Dans un contexte de risque de pertes, cela équivaut à dire que les décideurs se montrent optimistes dans le premier cas et pessimistes dans le second. Trois facteurs peuvent expliquer ce phénomène.

guillemet
La manière dont l’information est communiquée influence la perception des individus.



PETITS ÉCHANTILLONS ET MÉMOIRE COURTE

D’une part, en contexte incertain, les décideurs ont tendance à faire confiance à des conclusions bâties sur de tout petits échantillons : quelques exemples suffisent pour arrêter une opinion. De surcroît, ils puisent ces exemples dans des situations relativement récentes. Ainsi, après une catastrophe naturelle, les habitants d’une région sinistrée sont tentés de prendre une assurance. Mais quelques années plus tard, une partie d’entre eux met fin à son contrat.


PRÉSENTATION DE L’INFORMATION

Enfin, la manière dont l’information est communiquée influence la perception des individus. Une description aride à l’aide de chiffres présentés en termes de probabilités n’a pas le même impact sur les comportements qu’une information acquise par l’expérience. Les campagnes de prévention routière axées sur la communication de taux d’accidents ont peu de succès ; les panneaux indiquant que des accidents mortels ont eu lieu à un endroit précis ont davantage d’impact. Outre que les statistiques ont un faible pouvoir évocateur de l’incertitude, les probabilités sont parfois mal comprises et mal utilisées, même par les décideurs les plus sophistiqués. En contexte incertain, ces différents facteurs concourent donc à entacher les décisions d’incohérences susceptibles d’être à l’origine de retombées négatives et économiquement coûteuses. 


D’après un entretien avec Mohammed Abdellaoui et son article “Experienced versus Described Uncertainty: Do We Need Two Prospect Theory Specifications?” coécrit avec Olivier L’Haridon et Corina Paraschiv (Management Science , juin 2011).

Applications dans l’entreprise
Applications dans l’entreprise

Dans les deux contextes d’incertitude étudiés par Mohammed Abdellaoui et ses coauteurs, les comportements individuels s’éloignent des prédictions du modèle standard de rationalité, dit modèle d’utilité espérée. Quand les individus prennent des décisions à partir de leur expérience (plutôt qu’à partir d’options connues), leur comportement s’écarte aussi des prédictions de la théorie des perspectives, les amenant à sous-estimer ou ignorer les événements rares. La conscience de ces phénomènes et la compréhension de leurs causes peuvent contribuer à améliorer et moderniser les pratiques en matière de management du risque. En particulier, il serait possible de tenir compte du fait que même des décideurs bien formés ne sont pas immunisés contre les biais statistiques ou comportementaux.

Méthodologie
Méthodologie

Mohammed Abdellaoui et ses coauteurs comparent des choix observés au cours d’expériences de laboratoire aux choix prédits par la théorie des perspectives de Tversky et Kahneman (1992) dans deux contextes. Dans le premier, les individus expriment des choix entre alternatives décrites sous la forme de distributions de probabilité (risque “décrit”). Dans le second, le décideur découvre chacune des alternatives à travers un processus d’échantillonnage basé sur une distribution de probabilité cachée (risque “expérimenté”).