Quels effets locaux de la liquidation d’une entreprise

Xavier Giroud, Professeur de Finance à MIT Sloan of Management - 31 mai 2017
Quels effets locaux de la liquidation d’une entreprise? - ©AdobeStock_sas

Quels impacts la liquidation d’une entreprise peut-elle avoir sur l’économie locale? Dans un nouvel article, les professeurs Bernstein, Colonnelli, Giroud et Iverson montrent que celle-ci affecte négativement l’activité des entreprises géographiquement proches, principalement via une diminution de l’achalandage et un moindre partage des connaissances. 

Giroud Xavier

Xavier Giroud est professeur associé au MIT Sloan School of Management. Il détient un master et un PhD en finance de Stern School of Business, New York University. Ses (...)

Les procédures de faillite, ou redressement judiciaire, jouent un rôle central dans la résolution des problèmes de solvabilité et de détresse financière. Ces dernières sont utilisées par les entreprises rencontrant des difficultés à payer leurs créditeurs. Aux Etats-Unis, ce sont ainsi plus de 1.8 million d’entreprises qui y ont eu recours depuis 1980. Dans un nouvel article intitulé “Bankrupcy Spillovers”, les professeurs Bernstein, Colonnelli, Giroud et Iverson montrent que, lorsqu’une entreprise est liquidée à l’issue d’une procédure de redressement judiciaire, cela a un fort impact négatif sur les entreprises situées à proximité.

Utiliser l’affectation aléatoire des juges pour répondre à un challenge empirique

Evaluer empiriquement l’impact local de la disparition d’une entreprise est une tâche particulièrement ardue. En effet, les conditions économiques locales et le fait qu’une entreprise soit liquidée sont deux choses qui ont de grandes chances d’être corrélées. Il n’est pas possible de comparer simplement l’évolution de l’emploi dans une zone où une entreprise disparaît avec une zone où cela n’est pas arrivé car, dans le premier cas, il y a de fortes chances qu’une entreprise ait été liquidée car les conditions locales se détérioraient. Il faut donc trouver une manière d’isoler les deux phénomènes.
Les auteurs y parviennent en utilisant une spécificité de la procédure américaine de la gestion des faillites. Lorsque qu’une entreprise rentre dans une phase de redressement judiciaire sur le sol américain, elle doit choisir entre liquidation et réorganisation. Dans le premier cas, ses actifs sont vendus de manière à rembourser ses créditeurs. Dans le second, l’entreprise espère continuer son activité après une période de restructuration. Il arrive cependant que le juge en charge de la réorganisation décide de forcer la liquidation et ce, contre l’avis des dirigeants. Les auteurs notent parallèlement que certains juges sont, en moyenne, plus enclins que d’autres à faire ce choix.
Ces différences de personnalité permettent ainsi aux auteurs de comparer l’évolution de zones très similaires qui ne diffèrent seulement que par le type de juges, et la propension de chacun de ces derniers à forcer la liquidation, qui y sont affectés. Cette affectation étant aléatoire, donc non corrélée au  cycle économique,  les auteurs peuvent déterminer rigoureusement l’effet local de la liquidation d’une entreprise.
Ils trouvent ainsi que la liquidation d’une entreprise conduit à une baisse moyenne de 4% de l’emploi local. Cette baisse est principalement liée à une moindre croissance des entreprises situées aux environs de l’entreprise disparue et, dans une moindre mesure, une diminution du nombre de la création locale d’entreprises.

Guillemet

La liquidation d’une entreprise conduit à une baisse moyenne de 4% de l’emploi local

Comment expliquer ce résultat?

Les chercheurs cherchent ensuite à identifier les raisons d’un tel résultat. Trois principales explications existent. La liquidation d’une entreprise peut affecter d’autres entreprises si la première avait un impact positif sur leur production à travers des échanges de connaissances (R&D, processus de fabrication..). Cela peut être dû aussi à une baisse globale du nombre de clients venant acheter localement, ces derniers ayant tendance à se rendre dans des zones où les magasins sont concentrés de manière à réduire leur besoin de déplacement. Une dernière possibilité est que les employés de l’entreprise fermée étaient eux-mêmes des clients des entreprises voisines.Les preuves empiriques que les auteurs collectent tendent à montrer que la baisse de la diffusion de connaissances et de l’achalandage sont les principales raisons de leur découverte. Ils montrent tout particulièrement que les entreprises locales les plus touchées par la fermeture sont celles qui dépendent de la venue de clients sur site, c’est à dire les entreprises n’étant pas spécialisées dans le commerce de longue distance. De plus, elles ne sont affectées que dans le cas où l’entreprise liquidée vendait elle-même ses produits sur place. L’effet local de la liquidation d’une entreprise dépend donc autant de la nature de son activité que de celle des entreprises environnantes.

De nouvelles pistes de recherche

C’est la première fois qu’un article démontre clairement l’existence d’externalités associées à la liquidation d’une entreprise, en comparaison avec sa simple réorganisation. Ce résultat aidera donc les juges à mieux cerner les coûts et bénéfices d’une décision de liquidation et pourra les guider dans leur décision. Les auteurs soulignent toutefois que de nombreuses questions restent en suspens, la principale étant liée à l’efficacité du processus de réallocation des actifs et employés des firmes liquidées (que deviennent-ils?). C’est un sujet sur lequel il n’existe pas encore de consensus au sein du monde académique.


Ce résumé rédigé par Charles Boissel, Doctorant à HEC Paris est issu de l'article scientifique "Bankruptcy Spillovers" co-authored by Shai Bernstein (Stanford GSB), Emanuele Colonnelli (Stanford University), Xavier Giroud (MIT Sloan), Benjamin Iverson (Kellogg School of Management). Cette recherche a été présentée Xavier Giroud lors de la conférence Adam Smith à HEC Paris le 17-18 mars 2017.