L’entreprise mobile

Charles-Henri Besseyre des Horts, Professeur de Management et Ressources Humaines - 15 février 2008
Entreprise Mobile - Besseyre des Horts

Comment les technologies mobiles transforment-elles le visage de l’organisation ? Quels sont les avantages et les risques liés à leur essor tant pour l’entreprise que pour les individus ? Autant de questions auxquelles répond le Professeur Besseyre des Horts dans son dernier ouvrage, « L’entreprise mobile » (Pearson Education , janvier 2008).

Charles-Henri Besseyre des Horts ©HEC Paris

Charles-Henri Besseyre des Horts est professeur émérite à HEC Paris. Titulaire d’un Doctorat de l’IAE d’Aix en Provence et d’un Ph.D de l’University of California, il a enseigné (...)

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UN NOUVEAU VISAGE POUR L’ENTREPRISE

Caractérisée par le « anytime anywhere » et donc par la rupture des unités de lieu et de temps, l’entreprise mobile revêt d’importantes capacités d’adaptation : agilité, proactivité, souplesse des structures et des processus. Ces caractéristiques font de l’entreprise mobile une organisation proche de l’entreprise réseau, bien que l‘on retrouve également certains de ses éléments dans les autres formes d’organisation (hiérarchiques et transversales). En effet, la nature même des technologies mobiles conduisant à développer la flexibilité, l’entreprise mobile peut apparaître comme le prolongement naturel de l’entreprise réseau. Ainsi, son émergence s’inscrit dans une mutation naturelle des formes organisationnelles vers plus de souplesse et une meilleure capacité d’adaptation aux contraintes de l’environnement. Cela signifie-t-il qu’il y aurait déterminisme technologique ? Non, répond Charles-Henri Besseyre des Horts pour qui d’autres facteurs comme la culture, la stratégie, les processus ou les personnes revêtent également une importance cruciale dans la forme organisationnelle de la firme.

DES RAISONS D’ADOPTIONMULTIPLES

Les outils jouant un rôle dans le quotidien de l’entreprise mobile sont divers : téléphones et ordinateurs portables, PDA, smartphones, clés USB, etc. Autant d’outils qui, comme le rappelle Henri Isaac1, ne seraient rien sans les infrastructures qui permettent la mobilité : réseau wifi, GSM, GPRS ou autres. Cependant, si les outils sont communs à la plupart des entreprises, lesmotivations de leur adoption sont diverses : accroissement des gains de productivité, phénomènes d’imitation des concurrents, besoin de réactivité face à la pression des clients, renforcement de l’image de marque ou réponse à la mondialisation. Autant de motivations dont les entreprises n’ont d’ailleurs pas nécessairement conscience. Au niveau individuel, l’adoption des technologies mobiles s’avère essentiellement liée à la fonction occupée. Ainsi, les populations particulièrement nomades (commerciaux ou consultants par exemple) ou les personnes occupant des postes d’encadrement sont les premiers utilisateurs de technologie mobile. Mais le phénomène inverse a également été identifié puisque beaucoup de métiers gagnent en nomadisme grâce aux outils mobiles. Pourtant, rappelle Charles-Henri Besseyre des Horts, cela ne signifie pas qu’à terme toutes les fonctions de l’entreprise deviendront mobiles car l’organisation ne pourra se passer de populations sédentaires sur lesquelles s’appuyer.

DES AVANTAGES UNANIMEMENT RECONNUS

Sur le plan organisationnel, les atouts des technologies mobiles font l’unanimité, ce qui souligne la perception globalement très positive des technologies mobiles dans l’entreprise : développement de la flexibilité, gains de productivité, rationalisation des processus opérationnels, augmentation de la réactivité face aux parties prenantes, développement du partage des connaissances et de la communication, réduction des coûts de structure et de fonctionnement, véhicule d’une image de modernité. Un même phénomène de perception favorable de ces outils se retrouve au niveau individuel. Parmi les principaux avantages identifiés sont cités : l’optimisation et les gains de temps, l’augmentation de l’autonomie et de la flexibilité dans l’organisation du travail, les gains en termes d’efficacité personnelle, la hausse de la réactivité. Enfin, les répondants s’accordent à penser que les technologies mobiles entraînent une montée en compétence et un développement du professionnalisme. Notamment grâce aux nouvelles possibilités qu’offrent ces outils pour apporter des réponses plus complètes à des clients de plus en plus exigeants.

DES RISQUESMÉSESTIMÉS PAR L’ENTREPRISE

Étonnamment, beaucoup d’entreprises investissent massivement dans ces nouvelles technologies alors que peu d’efforts sont consentis à en mesurer le retour. L’essor des TIC mobiles ne doit pourtant pas cacher quelques inconvénients sérieux pesant à la fois sur l’entreprise et les individus. Car l’investissement n’est pas dénué de risques : risques en termes de valeurs (comment maintenir une culture d’entreprise pérenne alors que les valeurs en sont modifiées pour satisfaire aux principes de la mobilité ?), risques en termes de sécurité et tendance paradoxale à une baisse de la communication en interne. Enfin, même sur un plan opérationnel, les impacts de ces technologies sont discutables; il existe par exemple un risque important d’appauvrissement de la qualité des décisions. En effet, le besoin de réactivité exigé des acteurs de l’entreprise, rendu possible par les TIC mobiles, impose des décisions prises dans l’urgence avec tous les risques en termes de qualité que cela entraîne. Sur le plan individuel, les écueils sont également nombreux : envahissement du travail dans la vie privée, développement d’une culture de l’instantanéité (avec risque de stress), surcharge informationnelle (la mobilité accroît par exemple l’excès d’e-mails), perte d’autonomie, augmentation de la surveillance et, enfin, nuisances liés à l’ergonomie des outils (poids, lisibilité, etc.).

VERS L’ENTREPRISEMOBILE DU FUTUR

Gagner encore en mobilité impliquera pour l’entreprise du futur de s’attacher à maîtriser les risques liés au développement des technologies nomades. Pour cela, elle devra inscrire leur adoption dans sa culture et ses valeurs et concevoir une stratégie claire de leur développement. Le Professeur Besseyre des Horts insiste par ailleurs sur la nécessité de repenser sa structure et ses processus, ce qui implique que les individus eux-mêmes soient prêts à changer leurs comportements et à s’engager en faveur de la mobilité. L’enjeu pour l’entreprise sera donc de mettre l’accent sur les avantages que les individus peuvent tirer de l’entreprise mobile pour les amener à s’approprier le changement.


Réalisé d’après un entretien avec Charles-Henri Besseyre  des Horts et sur la base de son ouvrage "L’entreprise mobile : comprendre l’impact des nouvelles technologies", paru chez Pearson Education  en janvier 2008. 


1.Henri Isaac est Maître de Conférences à l’Université Paris Dauphine. Il a collaboré à la rédaction de divers articles sur les TIC mobiles avec Charles-Henri Besseyre des Horts.

MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE
MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE

Ce travail de recherche s’inscrit dans le cadre de la Chaire HEC-Toshiba, dont le Professeur Besseyre des Horts a la responsabilité académique. Inaugurée en décembre 2003, cette chaire a été créée dans le but d’étudier les conséquences organisationnelles et humaines du développement des Technologies de l’Information et de la Communication mobiles.

L’étude qui a permis la rédaction de « L’entreprise mobile » s’est déroulée en quatre étapes étalées entre 2004 et 2007:

1. Analyse de la littérature et constat d’une forte domination des travaux s’intéressant à la dimension technique des TIC mobiles au détriment des aspects organisationnels et humains.

2. Étude qualitative menée dans 12 entreprises françaises sur la base d’une centaine d’entretiens semi-directifs.

3. Étude quantitative réalisée par le biais d’Internet et à laquelle se sont prêtés 512 répondants français, britanniques et allemands.  

4. Entretiens téléphoniques menés auprès de plus de 330 personnes (en grande majorité des responsables de systèmes d’information) pour qualifier davantage les résultats.