Le modèle hybride des réseaux interentreprises en Inde

Dalhia Mani, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 19 mars 2015
Le modèle hybride des réseaux interentreprises en Inde par Dalhia Mani ©Fotolia

La sociologie économique permet de mieux comprendre les marchés, en particulier grâce à la modélisation des structures de réseaux interentreprises, qui influencent les comportements organisationnels et les résultats d’entreprises appartenant à ces divers types de réseaux. L’Inde constitue un cas particulièrement intéressant et complexe, mis en lumière par les récents travaux de Dahlia Mani.

Dahlia Mani ©HEC Paris

Titulaire d’un Doctorat du Département de Sociologie de l’Université du Minnesota, Dahlia Mani a été professeur de stratégie à HEC Paris entre 2010 et 2016. Elle avait (...)

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“En Inde, les entreprises sont liées par de multiples réseaux familiaux, communautaires, de crédit, ainsi que par un dense maillage de participations croisées, le tout se superposant aux liens purement commerciaux. Cela donne le sentiment d’être confronté à un phénomène culturel étrange, impénétrable et déroutant” note Dahlia Mani. Pour illustrer son propos, la chercheuse prend l’exemple de deux brillantes SII indiennes, Infosys et Tata Consultancy Services (TCS). Pourquoi la première n’a-t-elle pas réussi à pénétrer le marché intérieur, alors que sa rivale s’y imposait ? Dahlia Mani aborde son analyse sociologique de l’économie indienne en se plaçant du point de vue d’un étranger qui chercherait à se retrouver dans le dédale des liens interentreprises. Et son constat l’amène à affirmer que ces liens sont bien rationnels. “Une prise de recul est nécessaire pour ne pas se contenter d’étudier le phénomène du point de vue de l’entreprise, mais plutôt de ses réseaux.” Toutes les entreprises sont-elles intégrées au sein de réseaux denses, ou seulement certaines d’entre elles ? Quelles sont les entreprises qui ont tendance à s’intégrer dans ces réseaux, et en quoi leur comportement s’en trouve-t-il influencé ? Pour reprendre l’exemple d’Infosys et de TCS, l’appartenance de la seconde à un réseau dense pourrait expliquer sa prédominance sur le marché intérieur. Infosys est certes un poids lourd international, mais en Inde elle se trouve en situation isolée en comparaison à sa rivale, affiliée au maillage serré du réseau Tata.

Le poids des réseaux

La structure des réseaux joue un rôle crucial. Comme l’écrit Dahlia Mani, “Les modèles de réseaux permettent de visualiser les flux d’informations et de ressources au sein de l’économie […] et permettent de formuler des postulats et des prédictions sur le comportement des acteurs concernés.” Autrement dit, le comportement d’entreprises appartenant à un grand réseau est différent de celui d’acteurs isolés, et cela impacte leur performance, leur capacité d’innovation et leur gouvernance. “Intuitivement, une entreprise appartenant à un vaste réseau se comporterait différemment d’une autre qui n’aurait pas, ou peu de partenariats”, note Dahlia Mani. La macrostructure des réseaux d’entreprises n’a pourtant fait l’objet que de rares recherches, portant en général sur les États-Unis ou l’Allemagne, et jamais sur un pays émergent. La recherche académique a permis de définir les modèles de réseaux : les plus simples sont les “dyades” dont les firmes sont connectées deux par deux. Dans les structures de type “cœur-périphérie”, plus complexes, un élément central contrôle les flux vers une périphérie éparse. Le modèle “petit monde” se compose de grappes d’entreprises fortement liées (clusters) mais elles-mêmes faiblement liées à d’autres clusters. Enfin la structure des “mondes connectés”, est un réseau multi-centrique, avec des clusters fortement connectés et intégrés dans une structure plus large. Ces modèles sont ceux qu’ont utilisé Dahlia Mani et James Moody pour décrire le réseau de participations qui lie les entreprises indiennes.

Guillemet
Le comportement d’entreprises appartenant à un grand réseau est différent de celui d’acteurs isolés, et cela impacte leur performance, leur capacité d’innovation et leur gouvernance.

Les réseaux interentreprises en Inde : un modèle hybride 

Les chercheurs ont étudié les données du Centre for Monitoring Indian Economy concernant les participations interentreprises liant les sociétés indiennes cotées en Bourse en 2001 et en 2005 ; face aux 40 000 paires entreprises/actionnaires ainsi identifiées, ils ont cherché à repérer des schémas de réseaux récurrents. D’énormes variations ont été découvertes. En 2001 (et de façon similaire en 2005), 42 % des 2 781 entreprises cotées étaient isolées ou membres d’une dyade mais entraient dans la catégorie “périphérie déconnectée” de la théorie classique des marchés. Par exemple, Infosys Technologies est isolée, puisque seuls ses fondateurs en détiennent des actions. 20 % des entreprises étudiées formaient des clusters isolés, et 24 % se conformaient à la structure du “petit monde”, c’est-à-dire des clusters denses mais faiblement liés à l’extérieur. Dans certains de ces clusters, tous les actionnaires avaient le même nom de famille (par exemple, Byani pour le groupe Pantaloon) ; il s’agissait donc de groupes familiaux, comportant peu de liens avec le reste du réseau. Le reste, 14 % des entreprises étudiées, formait une structure dense composée de clusters connectés à d’autres clusters par de multiples liens. Cette structure concernait les plus grands et les plus célèbres groupes du pays, l’emblématique groupe Tata en fournissant l’exemple le plus achevé.

Des structures héritées de l’histoire 

Ces variations ne sont pas le fruit du hasard, note Dahlia Mani. “Par exemple, les entreprises isolées ou, à l’opposé, appartenant à des groupes de clusters ont en général été fondées à des époques très différentes par des individus d’origines également très différentes.” Les entreprises isolées comme Infosys ont été créées en général après la libéralisation de l’économie indienne dans les années 90. “Certaines, très actives sur les marchés mondiaux, sont cotées au New York Stock Exchange.” Mais quand de grands groupes diversifiés comme Tata ou Birla ont été créés, avant la libéralisation, l’accès aux capitaux externes était plus difficile, ils ont donc fait appel aux capitaux d’autres entreprises indiennes. L’appartenance d’une entreprise à d’éventuels réseaux reflète pas uniquement l’histoire économique, mais elle influe aussi sur son comportement en matière de partenariat. Quant à la valeur des transactions, les données montrent que les partenariats des firmes imbriquées dans un réseau dense ont une valeur de multiplexité et de transaction plus élevée que celles d’entreprises plus isolées.

D’après un entretien avec Dahlia Mani et l’article “Moving beyond Stylized Economic Network Models: The Hybrid World of the Indian Firm Ownership Network,” coécrit avec James Moody, publié dans American Journal of Sociology , vol. 119, nº 6 (mai 2014). 

Applications Pratiques
Applications Pratiques

Cette analyse de la structure des réseaux interentreprises spécifiques à l’Inde devrait aider les investisseurs et les dirigeants qui connaissent mal ce pays à mieux comprendre les liens parfois complexes qui connectent les entreprises du sous-continent. Divers types de liens se traduisent par des attentes différentes : par exemple, la structure du réseau auquel appartient une entreprise détermine, au moins en partie, si elle recherche des liens transactionnels ou relationnels. 

Méthodologie
Méthodologie

Dahlia Mani et son coauteur James Moody (Duke University, Caroline du Nord) ont utilisé des données collectées par le Centre for Monitoring Indian Economy sur l’actionnariat d’entreprises indiennes cotées en Bourse. Ils ont étudié 44 528 paires entreprise/actionnaires pour 2001 et 2005, années représentatives de la croissance de l’économie indienne. Ces données leur ont permis d’établir une cartographie du réseau de participations qui relie les entreprises indiennes cotées en bourse. Se basant sur une méthode mathématique dite “cohesive blocking”, ils ont analysé les connexions et les regroupements de ces entreprises. Enfin, ils ont mesuré la valeur transactionnelle et la multiplexité des liens entre les firmes d’un réseau, tels, outre la participation au capital, les emprunts et les accords commerciaux.