Réseaux interentreprises: Comprendre leur organisation et leur fonctionnement

Dalhia Mani, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 mars 2011
réseau interentreprises mondials

En introduisant la notion de voisinage, Dahlia Mani et David Knoke proposent  un nouveau niveau d’analyse des réseaux interentreprises. Actionnariat, joint-ventures  et alliances sont ainsi passés au crible pour comprendre leurs  dynamiques et, pour la première fois, leur évolution dans le temps.  

Dahlia Mani ©HEC Paris

Titulaire d’un Doctorat du Département de Sociologie de l’Université du Minnesota, Dahlia Mani a été professeur de stratégie à HEC Paris entre 2010 et 2016. Elle avait (...)

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LA NOTION DE “VOISINAGE”

En 1985, Mintz et Schwartz étudièrent 500 entreprises anonymes américaines dont les liens dessinaient un modèle de “ cœur-périphérie” : une poignée d’entreprises connectées les unes aux autres forment le  cœur du réseau, certaines d’entre elles ayant des connexions avec d’autres entreprises qui se trouvent à la périphérie de ce noyau dur. Le modèle prédominant d’organisation en “petits mondes” fut, quant à lui, développé en 2003 par Davis. Il décrivait alors plusieurs clusters regroupant des entreprises, chaque cluster étant relié par une connexion à un autre cluster. Dahlia Mani et David Knoke proposent quant à eux un nouveau niveau d’analyse qui introduit la notion de “voisinage” : un niveau intermédiaire entre les réseaux immédiats de l’entreprise (clients et fournisseurs) et le réseau dans sa globalité. Étudier le “voisinage” des entreprises revient à considérer que les modèles “ cœur-périphérie” et “petits mondes” sont les deux extrêmes d’une infinie possibilité de structures de réseaux, avec d’une part, le modèle “ cœur-périphérie” qui a un seul voisinage composé d’un noyau d’entreprises et d’îlots d’entreprises qui gravitent autour ; d’autre part, le modèle “petits mondes”, composé de milliers de voisinages, chacun regroupant une série d’entreprises ayant de fortes connexions entre elles (voir schémas).

LES DIFFÉRENTES STRUCTURES DE VOISINAGE

Le “voisinage” étudie l’entreprise et ses contacts à différents niveaux (premier, deuxième, troisième cercle…). Chaque voisinage pouvant lui-même avoir sa propre structure :

• Un modèle “ cœur-périphérie” avec une forte concentration d’acteurs ;

• Un modèle “petits mondes” avec une forte densité de liens entre acteurs mais sans véritable noyau;

• Une succession de groupes d’entreprises sans liens les uns avec les autres ;

• Un groupe concentré avec des contacts du premier et deuxième cercles imbriqués les uns aux autres ;

• Une structure plus complexe dans laquelle des sous-groupes coexistent et se divisent en d’autres sous-groupes, etc.


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VOISINAGES D’ENTREPRISES AUX ÉTATS-UNIS ET EN INDE

C’est d’abord en essayant de comprendre la structure du réseau d’entreprises en Inde que Dahlia Mani a imaginé le concept de voisinage. En effet, il était jusqu’à présent communément admis que tous les réseaux d’entreprises étaient organisés sur le modèle “petits mondes”. Or, pour Dahlia Mani, l’expérience indienne venait contredire la théorie. Avec le concept de voisinage, la chercheuse a pu révéler une structure de réseau plus riche et complexe. Son travail avec Davis Knoke permet aujourd’hui de comparer la situation entre les réseaux américains et indiens. Conclusion : “le voisinage est plus important en Inde qu’aux États-Unis et le réseau américain est plus proche du modèle ‘ cœur-périphérie’ que le réseau indien”. En Inde, le réseau est en effet moins atomisé, les liens entre entreprises plus nombreux, plus complexes.


ÉVOLUTION DES RÉSEAUX EN FONCTION DE LEUR TYPE ET DE LA CONJONCTURE

En 2008, la structure du réseau d’acquisitions d’entreprises aux États-Unis répondait au modèle “coeur périphérie” avec une forte atomisation des acteurs puisque 78 % des entreprises étaient placées en dehors du centre du réseau. En ce qui concerne les alliances, le réseau était globalement plus proche d’un modèle de “petits mondes”. Le réseau en matièrede joint-ventures présentait une forte atomisation sans véritable noyau.Mais les réseaux de différents types évoluent différemment. Ainsi, les travaux de Dahlia Mani et David Knoke montrent qu’avec le temps, les alliances et les joint-ventures ont augmenté en nombre et en complexité de voisinage avec l’apparition de groupes divisés en sous-groupes.

Puis les crises de 2000 et 2008 ont modifié le paysage : le réseau des joint-ventures s’est ainsi extrêmement simplifié et atomisé. La même tendance, en plus modérée, est observée au niveau des alliances. Les recherches menées sur les voisinages modifient la façon dont chercheurs et économistes appréhendent la structure des réseaux d’entreprises et ses dynamiques. Or ces schémas reflètent une réalité économique : comme le résume l’auteur, “le réseau américain des acquisitions par exemple correspond au modèle ‘coeur-périphérie’ et les acteurs centraux de ce réseau sont susceptibles de contrôler les ressources des acteurs de la périphérie”.


D’après un entretien avec Dahlia Mani et l’article “On Intersecting Ground: the Changing Structure of US Corporate Networks” (Social Network Analysis and Mining,  2011), en collaboration avec David Knoke. 

APPLICATIONS POUR LES ENTREPRISES
APPLICATIONS POUR LES ENTREPRISES

Les travaux de Dahlia Mani ouvrent plusieurs pistes de recherches : en 2010, les chercheurs ont par exemple montré que, dans le contexte spécifique de l’Inde, un voisinage d’entreprises fortement imbriquées avait des conséquences positives sur la performance de ses entreprises. Les travaux sur les États-Unis ouvrent désormais un nouveau champ d’études sur les liens entre voisinages et performance sur le continent américain ou encore sur les évolutions des réseaux dans le temps et par types de réseaux. Ces recherches permettent également aux entreprises de se situer au sein du réseau et de voir leur voisinage. Elles expliquent aussi certains comportements : une entreprise au  cœur d’un cluster ayant des connexions fortes avec un autre cluster est sans cesse surveillée par ses concurrents et son voisinage. Une entreprise évoluant dans un cluster peu connecté à d’autres disposera d’une information limitée. de joint-ventures présentait une forte atomisation sans véritable noyau. Mais les réseaux de différents types évoluent différemment. Ainsi, les travaux de Dahlia Mani et David Knoke montrent qu’avec le temps, les alliances et les joint-ventures ont augmenté en nombre et en complexité de voisinage avec l’apparition de groupes divisés en sous-groupes. Puis les crises de 2000 et 2008 ont modifié le paysage : le réseau des joint-ventures s’est ainsi extrêmement simplifié et atomisé. La même tendance, en plus modérée, est observée au niveau des alliances. Les recherches menées sur les voisinages modifient la façon dont chercheurs et économistes appréhendent la structure des réseaux d’entreprises et ses dynamiques. Or ces schémas reflètent une réalité économique : comme le résume l’auteur, “le réseau américain des acquisitions par exemple correspond au modèle ‘ cœur-périphérie’ et les acteurs centraux de ce réseau sont susceptibles de contrôler les ressources des acteurs de la périphérie”.

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les données sur les acquisitions, les alliances et les joint-ventures qui ont impliqué 361 840 entreprises aux États-Unis en 28 ans ont été recueillies grâce à la plateforme SDC Platinum de Reuters. Pour déterminer la complexité de chaque type de réseau, l’auteur s’est penché sur le nombre de clusters, le niveau d’imbrication entre leurs membres, le niveau d’atomisation et le ratio de voisinage. Ces données ont été comparées aux caractéristiques des réseaux interentreprises en Inde telles qu’analysées dans le cadre de sa thèse de doctorat.