Risques majeurs et management public

Romain Laufer, Professeur de Marketing - 15 février 2010
explosion de neige - risques majeurs

Le management public est né au début des années 70, dans un contexte de crise des institutions occidentales et d’incertitudes entre ce qui est “privé” et ce qui est “public”. Aujourd’hui, le développement des risques majeurs et des incertitudes de toutes natures rend sa pratique indispensable dans chaque entreprise. Le management est devenu une science “politique”. 

Romain Laufer ©HEC Paris

Romain Laufer a rejoint le département Marketing d’HEC Paris en 1968. Il est membre du comité d’édition de la revue Politiques et management public et du conseil scientifique du (...)

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Public ou privé ? Pour y voir clair, référons-nous à la définition a priori la plus incontestable, dans nos sociétés démocratiques : celle du droit. En France, l’histoire du critère du droit administratif permet de définir de façon non équivoque l’histoire de la limite entre public et privé. Trois périodes sont communément distinguées. De 1800 à 1880-1900 règne le critère de la puissance publique, correspondant à l’“Etat-Gendarme”. De 1880-1900 à 1945- 1960 règne le critère du service public, correspondant à l’Etat-Providence. Mais depuis 1945-1960 règne la crise du critère, qui correspond à la crise de l’Etat-Nation et à la difficulté croissante de légitimer l’action publique.


L’ARRÊT “VILLE NOUVELLE EST”

Examinons l’affaire d’urbanisme de la “Ville nouvelle Est”, par essence d’intérêt général. En 1966, le gouvernement projette de créer une ville nouvelle à l’est de Lille. Cette vaste opération est déclarée d’utilité publique, ce qu’une association conteste au motif qu’elle entraîne la démolition et l’expropriation d’une centaine d’habitations. Le Conseil d’Etat lui donne gain de cause, considérant qu’une opération ne peut être légalement déclarée d’utilité publique que si les atteintes à la propriété privée, le coût financier et les éventuels inconvénients d’ordre social qu’elle comporte n’excèdent pas l’intérêt qu’elle présente. Cet arrêt trace une frontière incertaine entre public et privé à travers une création jurisprudentielle : la théorie du bilan, qui fait entrer la logique managériale dans la sphère juridique. Vers la même époque, dans un cas semblable, la théorie de l’erreur manifeste d’appréciation (manifeste aux yeux de l’opinion publique) va permettre au juge de faire ce qu’en principe il ne saurait faire : juger en opportunité et non plus seulement en droit. Il est possible de lire dans ce raisonnement l’émergence de la logique du marketing dans l’action publique.


LA CONFUSION À SON PAROXYSME

Aujourd’hui, les exemples de situations managériales où se mêlent de façon inextricable logiques publiques et privées foisonnent. Les entreprises accordent un rôle stratégique à leur communication institutionnelle et soignent leur réputation en proclamant leur bonne gouvernance et leurs pratiques responsables. Elles “prennent le public à témoin”, et chaque jour apporte son lot d’actions de management public. Exemple le plus probant : le conflit récent entre EADS et Boeing à propos des règles de la concurrence dans l’appel d’offres de l’avion ravitailleur américain. Quant au secteur public…


PERTINENCE DE LA NOTION DE “NEW PUBLIC MANAGEMENT”

Même si le règne du paradoxe est la marque des temps d’incertitude, il faut envisager la question des transformations du management des organisations de statut public. Celui-ci a connu un développement important avec le “New Public Management” le mouvement de réforme du secteur public qui s’est développé dans les années 1980 dans les pays de l’OCDE. Le “New Public Management” exprime de façon radicale la crise de légitimité des organisations publiques, ce qui explique son succès. Comme le dit Laurence Lynn: “Le ‘New Public Management’ aura des conséquences importantes dans la mesure où il est considéré comme un paradigme de questions plutôt que de réponses1.”


LE RETOUR DES LOGIQUES PUBLIQUES

L’évolution du management depuis la révolution libérale des années 80 semble dominée par la victoire des logiques privées sur les logiques publiques, jugées inefficaces. Mais cette mise à l’écart de l’incertitude correspondait à un défaut de réalisme. C’est ce que semble démontrer la place croissante qu’occupe désormais la notion de risque majeur dans nos sociétés, risques qui réaffirment le rôle des Etats, comme en attestent les épisodes de l’ouragan Katrina, de la grippe A (H1N1) et, bien sûr, de la crise financière.


DIRIGER, C’EST LÉGITIMER !

Edmund Phelps, Prix Nobel d’économie et directeur du Center for Capitalism and Society de l’Université de Columbia affirme2 que si les grands actionnaires n’ont pas su s’arrêter avant que leur “over-leveraging” ne devienne dangereux, si les législateurs n’ont pas su exiger un renforcement de la régulation des marchés financiers, et si ceux qui s’assurèrent contre le risque de défauts liés aux emprunts immobiliers ne perçurent pas l’insolvabilité des assureurs, c’est parce qu’ils n’avaient pu prendre au sérieux la notion d’incertitude (au sens de l’économiste Frank Knight3). Ce que devrait nous enseigner la notion de management public, c’est que la pratique du management implique de considérer ce qu’“incertitude” veut dire quand elle concerne les fondements mêmes de nos institutions sociales. Car désormais, diriger c’est légitimer.


D’après un entretien avec Romain Laufer et son article “Où est passé le management public ? Incertitude, institutions et risques majeurs” (Politiques et management public , vol. 26, nº 3, novembre 2008).


1. Voir “The New Public Management: How to Transform a Theme into a Legacy” de Laurence E. Lynn (Public Administration Review , mai-juin 1998, vol. 58, n° 3, p. 231-236) et “What is Measured is what Matters: Targets and Gaming in the English Health Care System” de Gwyn Bevan et Christopher Hood (Public Administration , septembre 2006, vol. 84, n° 3, p. 517-538).

2. Financial Times , 15 avril 2009. 3. Voir le livre Risk, Uncertainty, Profit, University of Chicago Press, 1921, 1971.


DÉFINITIONS

Management : un langage administratif particulier (un langage administratif permet de résoudre les conflits qui se développent dans les organisations). Le management a ceci de particulier qu’il trouve son origine dans la forme de langage administratif qui s’est développée au cours de l’histoire des entreprises privées.

Public : il y a trois définitions de la notion de public :

1. Institutionnelle : ce qui est de statut juridique public ;
2. Épistémologique : ce qui est susceptible d’affecter l’ensemble des membres d’une société donnée ;
3. Pragmatique : ce qui n’est pas caché, ce qui se déroule sous les yeux du public. 

APPLICATION PRATIQUE
APPLICATION PRATIQUE

Quels que soient sa taille, son secteur d’activité et sa situation économique, une entreprise se doit aujourd’hui de développer deux niveaux de stratégies. Une de lobbying, pour contribuer à édicter la norme, avec l’appui et en influençant “l’opinion publique”, et une autre pour tenter de s’en accommoder. Les grands groupes internationaux l’ont intégré depuis quelques décennies déjà, mais la règle vaut pour tous. Un petit fabricant de fromage gagnera par exemple à être sensibilisé aux risques majeurs et publics de son métier. Il sera bien inspiré de s’affilier à un syndicat professionnel pour avoir voix au chapitre du côté de Strasbourg et de Bruxelles.