Waterloo : La théorie du choix rationnel au service des historiens et des stratèges

Phillipe Mongin, Professeur Affilié d'Economie et Science de la Décision - 15 janvier 2012
Bataille de Waterloo

Comment Napoléon a-t-il perdu la bataille de Waterloo ? Philippe Mongin, fasciné par la prolifération de commentaires et d'analyses de cet événement, s'en est emparé pour le soumettre au projecteur des théories du choix rationnel, et notamment de la théorie des jeux. Au-delà de l'étude de cas, son travail montre que la modélisation, en complétant la technique ordinaire du récit, permet d'éclairer certains épisodes historiques difficiles à interpréter, et cela bien que, ou parce que, elle caricature la réalité. La stratégie d'entreprise peut-elle bénéficier de la leçon ?

Philippe Mongin ©HEC Paris

Philippe Mongin est directeur de recherche de classe exceptionnelle au CNRS et a rejoint HEC Paris en 2006, où il enseigne l’économie et la philosophie. Il est membre du Conseil (...)

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Certains événements historiques importants font l'objet d'interprétations très différentes, parfois même opposées, une même bataille militaire pouvant ainsi être considérée comme une victoire par certains historiens et comme une défaite par d'autres. Celle de Waterloo, qui est la plus commentée de toutes, est fascinante par la diversité des thèses qu'elle suscite. Elle offre de plus une documentation foisonnante dans les langues des trois nations impliquées. Les théories des choix rationnels peuvent-elles aider à mieux comprendre ce type d'événements ? C'est en tout cas l'opinion de Philippe Mongin, qui fait de Waterloo l'illustration d'une méthode d'analyse plus générale : elle se nomme “récit analytique” parce qu'elle combine les ressources du récit et de la modélisation.

DEUX POINTS DE VUE COMPLÉMENTAIRES SUR LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON

Après sa victoire de Ligny, le 16 juin, Napoléon prend le 17 juin la décision fondamentale de séparer son armée sur deux fronts. Alors qu'il aurait pu l'envoyer tout entière contre Wellington, il dirige son aile droite contre Blücher, ce qui l'affaiblira dramatiquement le 18 juin. Mais quelles instructions donna-t-il à Grouchy, le commandant de l'aile droite ? Grouchy, et Clausewitz après lui, prétendent qu'il demanda simplement la poursuite des Prussiens. Or, celle-ci comportait le risque que Blücher rejoigne Wellington s'il disposait d'une armée encore forte, et la stratégie d'interposition, qui permettait à Grouchy d'aviser suivant l'information qu'il recueillerait, semblait préférable. Il paraît douteux que Napoléon en ait jugé autrement. Philippe Mongin confirme cette intuition en modélisant la rationalité de Napoléon grâce à la théorie des jeux (voir encadré méthodologique) et en supposant de plus que son comportement effectif a coïncidé avec celui qui était désirable (c'est une application du “principe de rationalité”). Plus fermement établie, la conclusion est alors que Napoléon s'est montré un stratège prudent lorsqu'il a détaché Grouchy, mais que celui-ci n'a pas compris ou n'a pas voulu appliquer ce qui lui était demandé, l'interposition. Il se contente de la poursuite, ce qui offre à Blücher, qui n'était en fait pas gravement affaibli, le moyen d'effectuer la jonction avec Wellington que Napoléon redoutait pardessus tout.


guillemet
La caricature est un révélateur de ce que nous percevrions moins bien en demeurant dans la simple description des faits. 



LA THÉORIE DU MODÈLE COMME CARICATURE

Le modèle permet de renforcer l'école d'historiens français pour laquelle Grouchy serait responsable de la défaite finale. Il est compatible avec la difficulté reconnue chez les théoriciens de l'histoire, par exemple Raymond Aron, de soumettre celle-ci à des reconstructions rationnelles. Mais justement, la caricature permet de mieux comprendre la situation. “La caricature est un révélateur de ce que nous percevrions moins bien en demeurant dans la simple description des faits”, explique Philippe Mongin. Avec ce travail présenté un peu ironiquement, il souhaite montrer que les théories du choix peuvent transformer les études historiques. Sa cible particulière est la stratégie militaire, dont les traités, souvent diffusés dans les écoles de commerce, sont des mélanges de narrations et de données imparfaitement unifiées par le bon sens (Clausewitz faisant exception). Car si la théorie de la décision et la théorie des jeux ont été appliquées aux questions diplomatiques et, surtout, à la dissuasion nucléaire, elles ne sont toujours pas entrées dans l'étude des campagnes et des batailles. La chose militaire est le plus vieux domaine de recherche dans lequel l'analyse des comportements rationnels s'avère judicieuse, mais elle reste traitée au niveau de précision analytique de Thucydide ou, dans le meilleur des cas, de Clausewitz.

D'après un entretien avec Philippe Mongin et ses articles “Waterloo ou la pluralité des interprétations” (à paraître dans Littérature  en 2012), “Retour à Waterloo. Histoire militaire et théorie des jeux” (Annales. Histoire, Sciences sociales , 2008/1 - 63e année) et “Analytic narrative” (in The Encyclopedia of Political Scienc e, J.E. Alt, S. Chambers, G. Garret, M. Levi, P. McClain eds, SAGE, 2010).

APPLICATIONS PRATIQUES
APPLICATIONS PRATIQUES

La stratégie militaire constitue une référence traditionnelle pour l’enseignement de la stratégie d’entreprise. Celle-ci emprunte à des sources multiples : analyse économique, savoir-faire et connaissances pratiques relatives à l’entreprise, psychologie et théorie des organisations, histoire économique générale, enfin et surtout, études de cas. Philippe Mongin signale qu’à certaines exceptions près, comme le manuel de Dixit et Nalebuff paru en 1991, Thinking Strategically, les théories de choix rationnel ne jouent pas en stratégie d’entreprise le rôle organisateur et inspirateur qu’on pourrait attendre d’elles, dans ce domaine comme dans celui de la stratégie militaire. Il ne s’agit pas pour le chercheur de défendre un “impérialisme de la science économique”, comme a pu le faire l’école de Chicago, mais de plaider pour une plus grande unification des matériaux et l’usage réglé de ces techniques apparemment contradictoires, mais en fait complémentaires,que sont le modèle et le récit.

MÉTHODOLOGIE DE LA RECONSTRUCTION HISTORIQUE
MÉTHODOLOGIE DE LA RECONSTRUCTION HISTORIQUE

Philippe Mongin construit un jeu à deux joueurs, Napoléon, pour le côté français, et Blücher, pour le côté prussien, jeu qui décrit la situation au 17 juin 1815, après la victoire du premier sur le second à Ligny le 16 juin, et avant sa défaite contre Wellington à Waterloo le 18 juin (le général anglais n'intervient donc pas dans ce jeu). Napoléon ne connaît pas exactement l'état de faiblesse des troupes prussiennes, et ses intérêts sont strictement opposés à ceux de Blücher. Le jeu est donc à information incomplète et à somme nulle (il y a un vainqueur et un perdant, pas d'autre solution).

• Dans ce modèle, Napoléon peut adopter trois stratégies :

S1 : garder toute l'armée groupée ;

S2 : la diviser en envoyant l'aile droite, sous les ordres de Grouchy, poursuivre les Prussiens ;

S3 : la diviser en envoyant cette même aile droite s'interposer entre les Prussiens et les Anglais.

• Blücher a deux stratégies :

S'1 : se retirer vers l'Allemagne ;

S'2 : faire la jonction avec Wellington.

Le jeu a un équilibre unique en stratégies pures : S2-S'2. Si l'on considère que cet équilibre indique ce qui était rationnel de faire, Napoléon devait séparer son armée, et cela dans un but précis d'interposition, non de poursuite.