Les options réelles pour des stratégies optimales d’investissement

Bertrand Quélin, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 septembre 2010
Les options réelles pour des stratégies optimales d’investissement

Comment une entreprise peut-elle s’assurer de la pertinence de ses choix d’investissement à long terme ? Pour répondre à cette question, Bertrand Quélin et Charlotte Krychowski s’intéressent aux options réelles et montrent à travers le cas concret d’un opérateur de téléphonie mobile qu’en permettant l’expérimentation, cette méthode s’avère souvent plus pertinente que celle des flux futurs de trésorerie. 

Bertrand Quelin ©HEC Paris

Bertrand Quélin est professeur de management stratégique et d’économie industrielle à HEC Paris depuis 1989. Titulaire d’un doctorat en Sciences économiques de l’Université de (...)

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Si la question de l’optimalité des stratégies d’investissement est ancienne en corporate finance, elle devient aujourd’hui pointue en raison d’un environnement économique de plus en plus incertain. En effet, les crises monétaires, les évolutions technologiques très rapides et les difficultés à anticiper la demande des clients créent un contexte économique dans lequel les entreprises doivent souvent engager beaucoup de fonds pour saisir de nouvelles opportunités… sans toujours pouvoir clairement identifier sous quelles conditions elles atteindront le seuil de rentabilité de leurs investissements.

OPTIONS RÉELLES ET FLUX FUTURS DE TRÉSORERIE

Pour anticiper les rendements d’investissement, la méthode qui domine en finance d’entreprise repose sur les flux futurs de trésorerie. “Une approche solide, souligne Bertrand Quélin, mais pas toujours fiable car elle part du principe qu’une décision est prise une bonne fois pour toutes sans possibilité de modifier le projet d’investissement ultérieurement.” C’est justement pour résoudre ce problème de temporalité de l’investissement que différents auteurs ont puisé dans la théorie financière pour adapter le principe des options aux investissements matériels. Bertrand Quélin explique que “par analogie avec les options financières, prendre une option réelle sur une nouvelle activité consiste à faire un investissement d’essai sans savoir si cela vaudra la peine d’investir plus avant”. L’enjeu : observer les premiers résultats d’une opération pour savoir s’il est judicieux de la poursuivre. La méthode repose donc sur la décomposition d’un investissement en une étape d’observation et une étape pendant laquelle l’option sera soit levée (investissements poursuivis), soit abandonnée (investissements arrêtés).

APPLICATION CONCRÈTE

Pour valider cette approche, les chercheurs se sont intéressés au cas d’un opérateur de téléphonie mobile (voir méthodologie), Mobitel, qui hésite à investir dans la technologie 3G. Si la technologie semble prometteuse, le pari est risqué en raison d’une forte incertitude qui porte sur trois dimensions :

• L’intérêt de la technologie : la question se pose notamment compte tenu de la présence d’une autre technologie, le EDGE, qui bien que moins performante, pourrait remporter l’adhésion des consommateurs.

• Le timing de l’investissement : l’investissement doit-il être réalisé en un coup ou segmenté en plusieurs étapes étalées sur une longue période?

• La nature de la concurrence: que s’apprête à faire le concurrent principal ? Quel risque prend Mobitel s’il décide de différer cet investissement d’une année?

Mobitel étudie alors la décision de différer son investissement global d’un an en prenant néanmoins le soin de développer la technologie 3G dans certaines grandes villes clés pour évaluer la demande. Un an plus tard, le réseau est déployé sur tout le territoire, l’investissement s’étant avéré rentable. S’il ne l’avait pas été, Mobitel aurait investi dans la technologie EDGE, moins puissante que la 3Gmais également nettement moins coûteuse à déployer.

AVANTAGES DES OPTIONS RÉELLES

En étudiant la stratégie de Mobitel à l’aune des options réelles, Charlotte Krychowski et Bertrand Quélin identifient les trois avantages majeurs de cette approche : 1) elle permet de lever en partie l’incertitude notamment dans le cadre d’une concurrence de type oligopolistique où les stratégies des acteurs peuvent être scénarisées. 2) cette méthode permet également d’améliorer le partage d’informations entre les décideurs. Avec les flux futurs de trésorerie, le processus implique peu d’individus: “généralement, un groupe de projet présente son projet d’investissement à un directeur financier qui présentera lui-même ce projet au comité exécutif”, explique Bertrand Quélin. Résultats : les éléments financiers dominent largement la prise de décision. Au contraire, l’expérimentation via l’approche par les options réelles suppose un partage d’information entre force de vente, marketing, R&D, finance… Par exemple, dans le cas de l’opérateur de téléphonie mobile, c’est bien la question de l’adoption ou non de la 3G par les consommateurs qui détermine la stratégie d’investissement; 3) enfin, le principe de l’essai permet de rediscuter les hypothèses en cours de projet et donc d’améliorer le suivi de l’investissement. Ce procédé itératif améliore in fine le processus de prise de décision.

UN OUTIL POURTANT ENCORE PEU UTILISÉ

Malgré tous ces avantages, Bertrand Quélin et Charlotte Krychowski observent que la méthode des options réelles reste encore peu utilisée: “tandis que 75% à 85% des entreprises utilisent la méthode de la valeur actuelle nette pour leurs décisions d’investissement, la proportion d’entreprises qui utilisent l’analyse par les options réelles ne dépasse pas les 27%”. Une hésitation qui s’explique notamment par le degré de technicité de l’outil et de sa démarche analytique qui exigent un niveau de formalisation souvent rebutant pour les décideurs (méthode de Monte-Carlo, modèle Black- Scholes…). Par ailleurs, si la méthode est intéressante pour certaines industries (minière, forage pétrolier, industrie pharmaceutique) dont les investissements peuvent être étalés dans le temps, d’autres secteurs permettent difficilement ce tronçonnage. 

D’après un entretien avec Bertrand Quélin et l’article “Real Options And Strategic Investment Decisions: Can They Be Of Use To Scholars?” (Academy of Management Perspectives , mai 2010, p.65- 78) coécrit avec Charlotte Krychowski. 

APPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS
APPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS

La méthode des options réelles trouve des applications dans le monde de l’entreprise aux plus hauts niveaux hiérarchiques. Elle permet à la fois :

• D’étudier les choix d’investissement des firmes et leur performance pour mieux comprendre leur stratégie.

• D’aider les décideurs à déployer leur stratégie d’investissement en situation d’incertitude. Des entreprises comme Veolia ou Renault se sont d’ailleurs déjà montrées intéressées par les travaux de Bertrand Quélin et Charlotte Krychowski. “Seule condition pour que la méthode se diffuse davantage, précise Bertrand Quélin : que nous, chercheurs, parvenions à démontrer empiriquement et sur de vastes échantillons que, sous certaines conditions, les options réelles s’avèrent plus pertinentes que les valeurs actualisées nettes pour prendre des décisions d’investissement optimales”. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les chercheurs s’intéressent au cas de Mobitel (le nom a été changé pour des raisons de confidentialité), un opérateur de téléphonie mobile de premier plan qui doit décider d’investir ou non dans le déploiement d’un réseau de télécommunication de troisième génération (3G). La question est de savoir si Mobitel doit développer ce réseau immédiatement en 2006 ou différer son investissement d’une année.