Quelle rentabilité pour les biotechs ?

Rodolphe Durand, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 février 2009
biotechnologies agricoles

Idées clés

• Le modèle de développement américain de type “Silicon valley” n’est pas pertinent lorsqu’il est appliqué sans discernement aux entreprises de biotechnologies françaises.


• Les orientations stratégiques des biotechs (business modèles, choix de s’impliquer dans une alliance stratégique, volonté de diversifier les débouchés)conditionnent différemment leur capacité à générer des actifs sources de profits et à s’approprier ensuite ces profits à court terme.

Rodolphe Durand ©HEC Paris

Professeur de Stratégie, Rodolphe Durand a rejoint HEC Paris en 2004. Diplômé d’HEC [MSc et Doctorat] et de la Sorbonne [mastère en philosophie], il est également détenteur (...)

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De retour en France après deux ans de recherche et d’enseignement aux États-Unis, Rodolphe Durand a choisi d’orienter ses travaux vers les industries à fort contenu intellectuel ou culturel (les business schools, la haute cuisine, le design industriel). En prenant pour champ d’étude les entreprises de biotechnologie et en utilisant l’apport des sciences sociales, Rodolphe Durand, Olga Bruyaka et Vincent Mangematin démontrent dans cet article que le modèle américain ne se transpose pas tel quel au secteur des biotechs françaises.

 Ils mettent en évidence trois dilemmes stratégiques spécifiques pour que les entreprises puissent convertir leur potentiel de revenus en profits réels :

 • la spécialisation ou la diversité des débouchés ;
 • le recours ou non à l’alliance stratégique d’exploitation ;
 • le choix d’une orientation vers la recherche ou vers la fourniture de services pour les acteurs engagés activement dans la recherche.


BIOTECHS FRANÇAISES ET MODÈLE AMÉRICAIN

Le modèle de développement couramment évoqué lorsque l’on parle de “biotech” est celui des réseaux américains tels que la Silicon valley : des firmes tournées vers la recherche active, c’est-à-dire engagées dans la course aux brevets et aux publications, financées par du capital risque puis introduites en Bourse. Si ce modèle reste parfaitement pertinent aux États-Unis, la même recette ne peut être appliquée au secteur des biotechnologies européen. En effet, le contexte légal, institutionnel et économique n’est pas le même. En France, par exemple, le secteur des biotechnologies reste très circonscrit et compte peu d’entreprises cotées. Leur taille modeste ne leur permet pas de générer beaucoup d’emplois et même les alliances entre biotechs et avec des partenaires installés (par exemple des majors de l’industrie pharmaceutique) notamment au sein des pôles de compétitivité ne leur suffisent pas à atteindre une taille critique. Par conséquent, le modèle de développement à l’américaine ne peut être répliqué tel quel. En revanche, certaines biotechs françaises basées sur un modèle de développement qui leur est propre fonctionnent parfaitement : c’est notamment le cas des petites biotechs qui fournissent des services aux grands laboratoires.


“GÉNÉRATION DE RENTES” ET “APPROPRIATION DE RENTES”

Dans le cadre d’une entreprise de biotechnologie, le dépôt de brevets et la publication d’articles dans des revues scientifiques* permettent de signaler la détention de ressources stratégiques qui sont potentiellement génératrices de rentes. Cependant, pour que l’entreprise soit profitable, elle doit pouvoir s’approprier les rentes issues de ses découvertes et en dégager des revenus. Or, la maintenance d’un brevet représente un coût élevé et un bon brevet ne rapporte pas souvent beaucoup d’argent à l’entreprise qui l’a déposé. La mise en place d’un modèle de développement se révèle donc complexe, car des facteurs tels que l’orientation stratégique de l’entreprise, ses choix d’alliance avec les majors de l’industrie et la diversification de ses débouchés n’ont pas la même influence sur la génération et l’appropriation de rentes.


ALLIANCE ENTRE ENTREPRISES BIOTECHS ET GRANDES FIRMES INSTALLÉES

Les entreprises de biotechnologies sont le plus souvent issues de laboratoires universitaires ou résultent de la scission d’un laboratoire privé. Afin de se développer, elles peuvent avoir recours à des financements spécialisés ou choisir de s’adosser à des partenaires plus importants. Ainsi, les grands laboratoires et les firmes établies mènent des stratégies de portefeuille en s’alliant avec une variété d’entreprises biotechs. Ce type d’alliance se révèle avantageux pour les deux parties :

• Les petites biotechs y puisent une source de financement stable pour développer leur activité, ainsi que des débouchés pour leurs découvertes

• Les grands laboratoires y trouvent le moyen de se consacrer à des marchés de niche qui auraient été délaissés en temps normal.

En revanche, les effets d’une alliance sur la rentabilité des entreprises diffèrent selon la taille et les orientations stratégiques de la biotech : l’effet sur la génération de rentes est favorable en moyenne aux biotechs orientées vers la recherche active, tandis que l’effet sur l’appropriation de rentes est favorable aux grands structures plutôt qu’aux entreprises biotechs.


QUELLE STRATÉGIE POUR UNE ENTREPRISE DE BIOTECHNOLOGIE ?

 Il n’existe pas de modèle de développement universel transposable à l’échelle des biotechs françaises : l'étude montre qu'on ne peut pas gagner sur tous les plans et qu'il faut choisir entre génération de rentes et appropriation des profits à court terme. Ce choix dépendra des différentes orientations stratégiques de l’entreprise :

• Le business model adopté par la biotech : choisit- elle de s’orienter vers la recherche active ou vers la fourniture de services, sachant que ces dernières sont nettement plus profitables à court terme ?

• Le choix d’une alliance stratégique : à quel moment s’adosser à un laboratoire plus grand sachant que l’alliance est bénéfique à la génération de ressources porteuses de rentes mais plutôt défavorable pour l’appropriation des profits à court terme ?

• La diversification de ses applications technologiques, c’est-à-dire de ses débouchés : choisit-elle de toucher un grand nombre de cibles ou de se focaliser sur un seul marché sachant que la spécialisation semble plus profitable à court terme ?


 *Légalement, la publication d’un article scientifique établit la trace d’une antériorité de la découverte, et par conséquent le sujet d’un article ne peut être breveté après publication.


Réalisé d’après un entretien avec Rodolphe Durand et sur la base de son article “Do Science and Money go Together ? The Case of the French Biotech Industry” (Strategic Management Journal , avril 2008), coécrit avec Olga Bruyaka (Virginia Tech, États-Unis) et Vincent Mangematin (Grenoble EM, France). 

APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE
APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE

L’étude de Rodolphe Durand, Olga Bruyaka et Vincent Mangematin permet d’engager la réflexion à deux niveaux. En premier lieu, elle préconise de bien évaluer les conséquences de leurs orientations stratégiques, notamment en ce qui concerne les alliances et le degré de diversité des applications technologiques. En second lieu, cette étude incite à reconsidérer les ambitions sectorielles et nationales françaises en matière de biotechnologies. En remettant en cause la transposition directe du modèle américain appliqué à la France, les chercheurs participent au débat sur la politique industrielle française et invitent à reconsidérer les mesures à prendre pour dynamiser ce secteur. Ce questionnement stratégique doit principalement s’articuler autour du choix entre recherche active et fourniture de services, choix qui orientera par la suite le développement des biotechs vers le modèle le plus approprié.  

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Pour étudier les modèles de développement des entreprises de biotechnologie, les chercheurs se sont basés sur un panel de 313 entreprises françaises observées sur une période de 9 ans (1994-2002). Cet échantillon comprend des sociétés cotées en bourse ou non. Sur ce panel, 1 624 mesures et observations ont été effectuées et modélisées. La présence au sein du panel de nombreuses entreprises dédiées aux biotechnologies agricoles et vétérinaires permet de compenser le biais méthodologique habituel qui consiste à focaliser la recherche sur les seules entreprises pharmaceutiques.