Comment l'administration en ligne limite la corruption

Shirish Srivastava, Professeur de Management des Opérations et Systèmes d'Information - 24 septembre 2018
HEC professor Shirish Srivastava ©photon

Pour Shirish Srivastava et ses co-chercheurs, la e-administration prévient la corruption dans les systèmes des institutions nationales et de leurs services. Ils souhaitent aller plus loin : que faut-il faire pour que ce « bénéfice collatéral » prenne de l'ampleur et réduise la corruption dans les pays ?

Shirish Srivastava ©HEC Paris

Shirish Srivastava est professeur de management des systèmes d’information à HEC Paris depuis 2008. Il a obtenu son doctorat à l’Université Nationale de Singapour en 2008 et (...)

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Les progrès réalisés en matière de technologies de l'information et de la communication (TIC) rendent incontournable l'administration en ligne. Les services ainsi fournis facilitent nos interactions quotidiennes avec l'administration (payer ses impôts, s'inscrire sur une liste électorale, faire une demande de permis, etc.). Grâce aux TCI, les populations ont à leur disposition des systèmes en ligne qui améliorent l’accessibilité des gouvernements ainsi que celle de leurs services.

D'après le professeur Shirish Srivastava, « L'administration en ligne a eu un effet inattendu : une réduction généralisée de la corruption ». Dans ce contexte, la corruption est définie comme un abus de pouvoir dans le domaine public, à des fins privées. Selon Shirish Srivastava, « les systèmes mis en place pour aider les citoyens et les entreprises à accéder aux services sont moins corrompus avec l'administration en ligne ».

Quand la numérisation de l’administration réduit la corruption 

Pour mieux comprendre le rôle que joue une e-administration dans la baisse de la corruption, le professeur Srivastava et ses co-chercheurs ont étudié en détails les causes de cette corruption. « Le dicton Savoir, c'est pouvoir, reste vrai » déclare Shirish Srivastava. « Le gouvernement d'un pays dispose généralement d'informations auxquelles les citoyens ne peuvent pas accéder. Il en découle alors une asymétrie des pouvoirs qui favorise la corruption ». 

Mais, grâce au développement de l’e-administration, les citoyens peuvent accéder à l'information et même consulter les processus administratifs. Ce qui est possible si les procédures et les processus administratifs sont documentés et si l'information est publiée en ligne. Au-delà des gains d’efficacité, l'utilisation généralisée des TIC a apporté plus de transparence, et a indirectement réduit la corruption. Selon Shirish Srivastava, « Notre étude soutient cette observation et montre une diminution de la corruption dans les pays qui ont recours à l'administration en ligne. Nous constatons également que cette dernière atténue la corruption au niveau institutionnel, ce qui permet d'éviter les retombées en cascade sur les services utilisés par la population ».

La e-administration réduit la corruption des institutions nationales

Le professeur Srivastava et ses co-chercheurs ont défini 3 catégories d'institutions qui permettent de maintenir l'unité nationale.

1. L'institution politique, liée à l'organisation gouvernementale

2. L'institution juridique, qui dicte les règles, les procédures et leur mise en application

3. L'institution médiatique, qui agit comme une gardienne de conscience et comme un organe de contrôle 

Par l'examen du niveau de corruption au sein de ces institutions, les chercheurs constatent une corruption moindre là où des systèmes d'administration en ligne ont été mis en place. Cet effet est plus largement constaté au sein des institutions politiques et juridiques que dans les institutions médiatiques. 

Guillemet

Les systèmes mis en place pour aider les citoyens et les entreprises à accéder aux services sont moins corrompus avec l'administration en ligne ».

Les analyses de médiation (obtenues par des tests statistiques) ont permis au professeur Srivastava de comprendre les corrélations qui existent entre la mise en place d’une e-administration, la réduction de la corruption au niveau institutionnel et de la corruption subie par la population. En d'autres termes, la diminution de la corruption subie par les citoyens et les entreprises n'est pas directement liée à l'implémentation de l'administration en ligne, mais à la diminution de la corruption au niveau institutionnel.
« La corruption se diffuse à travers le cadre national », explique Shirish Srivastava. « Par conséquent, si l'administration en ligne réduit la corruption au niveau institutionnel, les citoyens et les entreprises n'en seront que moins affectés ».

Les institutions juridiques et médiatiques, la clé du combat contre la corruption

Les recherches de Shirish Srivastava montrent également, dans les cas où l'administration en ligne est déployée, que les institutions juridiques et médiatiques sont le « filtre anti-corruption » le plus efficace. Inversement, la corruption observée au niveau des institutions politiques semble avoir un impact très faible sur la corruption subie par la population. « L'organisation administrative n'a pas d'impact sur la corruption des acteurs publics. C'est plutôt la manière dont les mécanismes administratifs sont mis en œuvre, à travers la loi et les médias, qui produit un effet significatif », conclut Shirish Srivastava. Pour résumer, le système administratif et politique n'a pas autant d'impact sur le niveau de corruption que la mise en œuvre judicieuse des dispositions légales et du fonctionnement de médias équitables.
Pour réduire le niveau de corruption via l'e-administration, le professeur Srivastava et ses co-chercheurs suggèrent de cibler les institutions juridiques et médiatiques pour les rendre exemptes de toute corruption. Par exemple, à Singapour, le grand public peut consulter librement sur Internet l'état d'avancement des poursuites judiciaires et les enquêtes policières. De la même manière, aux États-Unis, le site Internet de la Maison-Blanche envisage d'établir un lien de communication direct avec le grand public afin d'endiguer le risque de désinformation par les médias. 

Basé sur un entretien avec Shirish Srivastava et sur son article « Il est impossible de corrompre un ordinateur : Résoudre le défi sociétal de la corruption grâce aux TIC » (You can't bribe a computer: Dealing with the societal challenge of corruption through ICT , MIS Quarterly, 2016), co-écrit avec Thompson S.H. Teo et Sarv Devaraj.

Pour en apprendre davantage sur la manière dont l'administration numérique affecte le niveau de corruption des pays, veuillez consulter l'article complet ici.

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« En investissant dans des projets d'administration en ligne, les pays peuvent contrôler leur niveau de corruption », note Shirish Srivastava. « Ils peuvent adapter les solutions et les technologies existantes pour réduire davantage le niveau de corruption. Aux Pays-Bas, par exemple, la e-administration permet d'atteindre plus de transparence dans les affaires publiques. Cela a pour effet d'encourager les états à se rapprocher de la population par la transparence, la participation active et la collaboration, grâce à l'utilisation croissante des TIC et des ressources en accès libre ». 

Qui a un rôle important à jouer en aidant l'administration en ligne à réduire le niveau de corruption, et comment cela peut-il être réalisé ? Dans l’ensemble, les décideurs politiques peuvent adopter un certain nombre d'initiatives pour faire en sorte que l'e-administration améliore la transparence. Ils pourraient, par exemple, créer des politiques transparentes accessibles en ligne par les citoyens. Ils pourraient aussi générer des forums de discussions virtuels ouverts ou des réunions ouvertes pour promouvoir la transparence et la prise de responsabilités.

L'étude a aussi montré l'efficacité de l'administration en ligne dans la réduction de la corruption qui peut émerger au sein des institutions juridiques et médiatiques. Cependant, son rôle de filtre devient moins efficace si la corruption est enracinée au niveau des institutions politiques. C'est avec cette idée en tête que Srivastava déclare que « les décideurs politiques doivent prioriser les ressources pour endiguer la corruption au sein des institutions juridiques et médiatiques dans le but de créer pour les utilisateurs finaux des systèmes administratifs exempts de corruption. L'administration numérique peut permettre d'atteindre cet objectif ».

Méthodologie
Méthodologie

Shirish Srivastava et ses associés ont compilé des données provenant de 63 pays qu'ils ont collectées auprès de trois sources sur une période de quatre ans (2004-2007). Ils ont conduit une analyse de données de panel pour mesurer les niveaux de développement de solutions d'administration en ligne et de la corruption dans ces pays. L'équipe a ensuite testé un certain nombre d'hypothèses en faisant des tests statistiques et des analyses de médiation.