Énergies renouvelables en Europe : les obstacles à l’investissement

Andrea Masini, Professeur de Management des Opérations et Systèmes d'Information - 15 septembre 2013
Panneau solaire - Energies renouvelable

Bien que les énergies renouvelables soient de plus en plus populaires et considérées comme les sources d’énergie du futur, elles ne constituent qu’une part marginale des portefeuilles d’investissements. Andrea Masini et Emanuela Menichetti enquêtent sur les facteurs non financiers à l’origine de la frilosité des investisseurs privés.

Andrea Masini ©HEC Paris

Andrea Masini est titulaire d'un Ph.D en management de l’INSEAD et également diplômé en ingénieure mécanique (Université Sapienza, Rome). Il est professeur de Management des (...)

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En 2008, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a appelé à “une révolution technologique de l’énergie” afin de réduire de moitié les émissions énergétiques de dioxyde de carbone pour 2050. Atteindre cet objectif signifiait que la contribution des énergies renouvelables dépasse d’au moins 50 % l’approvisionnement en énergie primaire. Malheureusement, les technologies énergétiques renouvelables ne représentent qu’une fraction des ressources mondiales utilisées, malgré leurs avantages environnementaux, économiques et sociaux et le soutien de nombreux gouvernements. Cette diffusion limitée s’explique par la timidité de la finance privée qui n’investit pas assez malgré les profits importants qu’elle pourrait réaliser et qui ralentit la transition vers une économie à faible émission de CO2. “J’ai commencé à étudier les investissements dans les énergies renouvelables il y a plus de 15 ans, déclare Andrea Masini. Au fil du temps, j’ai réalisé que ces technologies manquaient d’un financement approprié pour se développer.”


UNE COMPRÉHENSION INSUFFISANTE DES INVESTISSEURS

Garantir les investissements nécessaires pour réduire les émissions de dioxyde de carbone pose un réel défi dans le contexte d’instabilité de l’économie mondiale. Pourtant, des politiques spécifiques ont été mises en place pour stimuler les investisseurs et leur permettre de jouer un rôle majeur dans la mobilisation de capital et le développement des technologies énergétiques renouvelables. “Les efforts fournis jusqu’à présent ont été peu efficaces. Le contexte comportemental dans lequel les investisseurs prennent leurs décisions a été mal compris et par conséquent les politiques n’ont pu stimuler les moteurs du processus d’investissement”, explique Andrea Masini. C’est pourquoi, en plus d’une évaluation rationnelle des opportunités d’investissements, les deux chercheurs se sont appuyés sur des études de finance comportementale et sur la théorie institutionnelle pour examiner comment certains facteurs non financiers affectaient les décisions des investisseurs.


LES FACTEURS NON FINANCIERS MAINTIENNENT LE STATU QUO

Les chercheurs démontrent que les facteurs non financiers sont à l’origine du manque d’investissement dans les énergies renouvelables et présentent les implications pour les investisseurs et les décideurs politiques. Selon eux, ces technologies souffrent toujours d’une perception biaisée et de préjugés qui favorisent le statu quo sur les modèles de production d’énergie et freinent l’innovation. L’étude révèle que les préjugés concernant la cohérence technique des opportunités d’investissements joue un rôle bien plus important que l’efficacité perçue des politiques existantes. “La maturité démontrée d’une technologie est le facteur le plus important loin devant les incitations accordées par les gouvernements”, déclare Andrea Masini. Les investisseurs ont peu confiance dans les politiques spécifiques à court terme soutenant les énergies renouvelables. “Ils les considèrent soit inefficaces soit éphémères. C’est pourquoi ils n’y prêtent pas attention et préfèrent investir dans les technologies qui ont déjà fait leurs preuves.” Andrea Masini conseille par conséquent aux décideurs politiques de se concentrer sur des politiques à long terme afin de créer un environnement stable pour les investisseurs.


guillemet

"Les facteurs non financiers sont à l’origine du manque d’investissement dans les énergies renouvelables."



LES INVESTISSEURS FAVORISENT TROP LES TECHNOLOGIES ÉPROUVÉES

Tout au long de leur processus décisionnel, les investisseurs sont sensibles à la faisabilité technique d’un projet, à la fiabilité reconnue d’une technologie, aux pressions exercées par les institutions, leurs pairs ou des consultants externes et investissent à court terme. “Ces contraintes ont une influence négative et créent un climat de suspicion sur le bien-fondé des énergies renouvelables au sein de l’industrie dans son ensemble, affirme Andrea Masini. Heureusement, les investisseurs plus aguerris résistent à cette tendance de fond en misant malgré tout sur le succès de ces technologies.”

Contrairement à la croyance populaire, les investisseurs connus pour leur soutien aux technologies financièrement et technologiquement risquées ne sont pas toujours ceux qui investissent le plus dans les énergies renouvelables. “Quand une personne investit un peu dans ces technologies, elle doit compenser le risque encouru en misant davantage sur des technologies traditionnelles et sûres telles que les éoliennes offshore. Malheureusement, cette attitude ne permet ni de diversifier les portefeuilles énergétiques, ni de se protéger contre les fluctuations de prix et encore moins de développer l’innovation, qui malgré des risques et des coûts importants, présente un potentiel gigantesque.”


D’après un entretien avec Andrea Masini et son l’article “Investment Decisions in the Renewable Energy Sector: an Analysis of Non-Financial Drivers”, co-écrit par Emanuela Menichetti, (Technological Forecasting and Social Change , vol. 80 no 3, mars 2013).

APPLICATIONS PRATIQUES
APPLICATIONS PRATIQUES

En incorporant des éléments cognitifs et comportementaux dans leur recherche, Andrea Masini et Emanuela Menichetti fournissent une meilleure compréhension du processus décisionnel des investisseurs :

• les décideurs politiques doivent créer des instruments politiques plus efficaces pour soutenir les technologies énergétiques renouvelables. Ils peuvent réorienter leurs budgets pour tirer profit des biais des investisseurs et de leur impact sur le processus décisionnel, en soutenant des programmes R & D dans le secteur public et privé, en faisant la promotion de projets pilotes et en diffusant plus d’information sur les systèmes d’énergie renouvelable dans les cercles d’affaires et parmi les principaux intervenants.

• les managers de projets innovateurs sur l’énergie renouvelable doivent attirer les investisseurs. Ils peuvent s’appuyer sur les résultats d’études pour communiquer avec les investisseurs au sujet du degré acceptable de risque technologique associé aux énergies renouvelables.

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Andrea Masini et Emanuela Menichetti ont développé un modèle conceptuel examinant l’impact des facteurs non financiers sur les investissements dans les énergies renouvelables. Ce modèle a été testé empiriquement avec des données collectées en 2009 au moyen de 100 questionnaires remplis par des groupes d’investisseurs européens (incluant des fonds spéculatifs, des banques, des sociétés de capital d’investissement et des compagnies d’assurance). Andrea Masini souligne qu’il est difficile de généraliser ces résultats en dehors du contexte géographique et empirique de l’Europe, sur lequel repose l’étude.