Energies renouvelables : l’impact des politiques publiques est-il surestimé ?

Andrea Masini, Professeur de Management des Opérations et Systèmes d'Information et Sam Aflaki, Professeur de Management des Opérations & Systèmes d'Information - 16 juin 2016
Energies renouvelables : l’influence limitée des politiques publiques - ©Fotolia - @nt

A travers le monde, les gouvernements multiplient les politiques publiques visant à promouvoir les énergies renouvelables, virage indispensable pour un avenir où les émissions de dioxyde de carbone seront maîtrisées. De prime abord, ces initiatives semblent porter leurs fruits. Les travaux de Syed Basher, Andrea Masini et Sam Aflaki suggèrent pourtant une dynamique plus complexe : l’action publique ne serait pas le seul mécanisme à l’œuvre derrière l’essor des énergies vertes.

Andrea Masini ©HEC Paris

Andrea Masini est titulaire d'un Ph.D en management de l’INSEAD et également diplômé en ingénieure mécanique (Université Sapienza, Rome). Il est professeur de Management des (...)

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Sam Aflaki ©HEC Paris

Sam Aflaki enseigne à HEC Paris depuis 2011 au département management des opérations et systèmes d'information. Titulaire d'un doctorat en management de l'INSEAD, il est diplômé (...)

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Les gouvernements et autres décideurs politiques savent pertinemment que les énergies renouvelables contribuent à la baisse des émissions globales de dioxyde de carbone et aident donc les pays à se conformer aux objectifs stricts fixés en la matière. Au cours de ces dix dernières années, ils ont développé toute une myriade d’instruments juridiques et d’initiatives politiques visant à promouvoir l’essor de ces technologies. « Les tarifs de rachat garantis en sont une parfaite illustration, explique Andrea Masini. Les propriétaires privés équipent leur toit de panneaux solaires et le surplus d’électricité généré est réinjecté dans le réseau. Les propriétaires sont rémunérés par une subvention de l’État ». Mais comme l’illustre ce programme de rachat, bon nombre d’initiatives sont coûteuses. « Certains pays comme l’Espagne ont connu des difficultés financières en raison de politiques publiques les ayant conduit à payer trop cher pour les énergies renouvelables, précise Andrea Masini. Plutôt que de gaspiller de l’argent public sans recul pour résoudre le problème des émissions de CO2, il serait judicieux d’évaluer l’efficacité des mesures qui sont prises ». 

Quelles politiques fonctionnent le mieux ? 

Passant à la loupe de précédentes études statistiques, Andrea Masini et ses collègues ont constaté qu’elles ne tenaient pas compte des propriétés statistiques intrinsèques des données. « Si l’essor des énergies renouvelables depuis ces vingt dernières années est de nature, il se poursuivra peu importe les politiques mises en œuvre », développe-t-il. Partant du constat que les technologies énergétiques renouvelables obéissent à un processus de diffusion naturel, Andrea Masini a voulu comprendre si les analyses statistiques simples n’avaient pas tendance à surestimer l’impact des mesures politiques. « C’est comme regarder la quantité d’aliments qu’ingère un enfant et en conclure qu’il grandit parce qu’il mange, alors que l’enfant suit un processus naturel de croissance, du moins dans une certaine mesure. En ce qui concerne les technologies énergétiques renouvelables, la question est de savoir quelle part de la croissance de ce marché est naturelle et quelle part est imputable aux politiques mises en place ? ». 

Guillemet

On avait tendance à penser qu’il suffisait d’augmenter l’investissement pour déclencher une progression équivalente de la pénétration de cette technologie.

À la recherche de la part d’évolution naturelle

En collaboration avec Syed Basher et Sam Aflaki, Andrea Masini a réalisé des tests statistiques rigoureux sur les données de 19 pays de l’OCDE entre 1990 et 2012. L’équipe a analysé la part des énergies renouvelables dans la production électrique de chaque nation. Ils ont noté une tendance intéressante : la progression en arrière-plan des technologies renouvelables au fil du temps. « Nous avons constaté que la série temporelle avait une racine unitaire. Pour chaque pays analysé, la part d’électricité générée à partir de sources renouvelables évolue et progresse naturellement. Nous n’avons pas observé de comportement stationnaire de retour à la moyenne, précise Andrea Masini. Nous vivons à une époque où une meilleure information et une plus grande sensibilisation au phénomène du réchauffement climatique poussent la population à se tourner naturellement vers les technologies propres, et ce, indépendamment des politiques et aides accordées par l’État ».

Andrea Masini reprend l’exemple des tarifs de rachat garantis : « Si pour chaque dollar reversé dans le cadre du programme des tarifs de rachat, on constatait une progression de 1 % des solutions photovoltaïques, on avait tendance à penser qu’il suffisait d’augmenter l’investissement pour déclencher une progression équivalente de la pénétration de cette technologie. Or, cette progression de 1 % n’est pas entièrement imputable au programme de rachat. La moitié est peut-être à porter au crédit du programme d’incitation, mais l’autre moitié s’explique par le caractère naturel de la diffusion des technologies renouvelables. Cette tendance aurait de toutes façons été observée, résultant d’autres facteurs comme le désir de plus en plus d’individus d’adopter des produits et des services plus respectueux de l’environnement ».

Les limites de l’analyse

Andrea Masini signale toutefois qu’il ne faut pas, dans l’analyse, ignorer l’influence du niveau de développement économique des pays étudiés. Sur les 19 pays passés à la loupe, où les besoins élémentaires de la population (nourriture, eau, santé et éducation) sont satisfaits, les individus sont plus enclins à exiger des services plus respectueux de l’environnement. « Il serait intéressant de renouveler notre étude sur des économies moins avancées, plus soucieuses de croissance économique que de performances environnementales, signale le chercheur. Par ailleurs, notre analyse regroupait toutes les énergies renouvelables sans distinction. Une analyse plus fine, analysant chaque solution renouvelable séparément, pourrait révéler les technologies les plus impactées par les mesures politiques ».

Technologies renouvelables et impact des mesures politiques

L’existence d’une tendance à l’œuvre derrière l’essor des solutions renouvelables signifie que l’impact des politiques publiques en la matière est clairement surestimé par les analyses statistiques simples les plus répandues. Or, ce constat a de sérieuses implications. Andrea Masini recommande la plus grande prudence aux analystes politiques : « car les analyses statistiques simples ne peuvent être utilisées pour déterminer l’impact d’une politique sur la diffusion des énergies renouvelables. Ces technologies se diffuseraient en effet même en l’absence de telles politiques, peut-être moins vite, mais elles le feraient. L’application de mesures politiques est importante et utile, mais elles ne sont clairement pas le seul moyen de favoriser ces technologies ».

D’après un entretien avec Andrea Masini et son article « Time series properties of the renewable energy diffusion process: Implications for energy policy design and assessment », cosigné avec Syed Basher et Sam Aflaki (Renewable and Sustainable Energy Reviews  2015).

Applications Pratiques
Applications Pratiques

« Les décideurs politiques doivent se réveiller, insiste Andrea Masini. Ils doivent adopter des méthodes plus cohérentes et fiables pour évaluer la diffusion des solutions renouvelables et l’impact de leurs initiatives ». Le chercheur avance également que le marché des technologies vertes est nettement plus évolué que ce que l’on a pu penser jusqu’à présent. La croissance naturelle en arrière-plan des solutions renouvelables implique que le moindre choc pourrait avoir des conséquences à long terme, si ce n’est permanentes. Il serait dès lors difficile de rattraper le temps perdu. À la lumière de ces constats, Andrea Masini recommande de focaliser les mesures publiques sur les moyens de stimuler la croissance économique, plutôt que de chercher à subventionner les énergies renouvelables. « Lorsque la croissance économique est au rendez-vous, la population commence à réclamer des services plus respectueux de l’environnement et des technologies plus propres, explique-t-il. Le dynamisme économique incitera donc les entreprises à privilégier ces technologies, à investir dans la recherche et le développement et à déployer des innovations environnementales ».

Méthodologie
Méthodologie

S’appuyant sur les données de l’Agence internationale de l’énergie, Syed Basher, Andrea Masini et Sam Aflaki se sont penchés sur la part des sources d’énergies renouvelables dans la production énergétique de 19 pays de l’OCDE (15 membres de l’UE, l’Australie, le Canada, le Japon et les États-Unis) entre 1990 et 2012. Ils ont réalisé des tests de racine unitaire sur données de panel et individuelles afin de décrypter les propriétés temporelles de la contribution des énergies renouvelables à l’offre énergétique globale. Cette approche statistique a révélé une propriété intrinsèque du processus de production des données qui sous-tend la diffusion des technologies vertes, négligée dans les études menées auparavant.