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Forum Netexplo : "Comprendre les tendances digitales, c'est aussi mieux comprendre comment la société et le marché évoluent", Julien Lévy

14 février 2013

Organisé en partenariat avec HEC Paris, le Forum Netexplo qui se tient les 14 et 15 février au siège de l'Unesco à Paris, permet d'identifier les usages émergents les plus prometteurs et de révéler les nouveaux visages du numérique mondial. Depuis la création du Forum, des professeurs d’HEC participent à l’élaboration du Palmarès Netexplo au sein d’un réseau d’experts internationaux. Cette année, c’est en outre au professeur Julien Lévy qu’a été confié la rédaction du Netexplo Trend Report qui vise à comprendre les grandes tendances du numérique et leur influence sur nos modes de vie. Dans cette interview il nous présente les résultats de cette étude dont la présentation constitue le moment fort du forum.

Julien Lévy, Professeur HEC, Netexplo Forum 2013

Julien Lévy est Professeur affilié à HEC Paris, Directeur de la Chaire d'e-business "Digital Innovation for Business" et Directeur de la Majeure / Mastère Spécialisé Management et Nouvelles Technologies.

Comment a commencé le partenariat entre HEC Paris et Netexplo ?

Julien Lévy : Thierry Happe, qui a fondé et dirige Netexplo, a pris contact avec HEC avant même la première édition de cette manifestation. I m'a immédiatement convaincu par sa personnalité –c'est un facteur très important quand on porte un projet– et par l'originalité de ce projet.

En quoi consiste cette originalité ?

Julien Lévy : Selon moi, Netexplo a trois grandes spécificités.

D'abord, il s'intéresse à l'innovation numérique sous toutes ses formes, qu'elle soit le fait de chercheurs à l'université, d'étudiants qui développent un projet, d'initiatives publiques, d'associations, de start-ups, de géants du Net ou de grandes entreprises.

Ensuite, pour favoriser cette diversité, Netexplo dispose d'un réseau de capteurs mondiaux sur les différents continents, animé par près de 200 personnes, experts et universitaires. C'est pourquoi Netexplo est riche d'initiatives qui viennent d'Afrique, d'Amérique du sud, d'Asie.

La première contribution d'HEC a été de faire travailler les 40 et quelques étudiants de la majeure Management et Nouvelles Technologies pour détecter des projets innovants internationaux. Cette participation fonctionne tellement bien, qu'elle a servi de modèle pour solliciter désormais des étudiants d'universités partenaires en Europe, en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud.

Enfin, Netexplo s'intéresse aux usages numériques. L'innovation numérique n'explique rien, ce sont les usages qui éclairent. C'est donc le point de convergence entre l'innovation et l'usage social qui nous intéresse réellement.

Et où se place le palmarès Netexplo dans cet ensemble ?

J.L : Ce travail de sourcing d'innovation numérique se traduit par une sélection et une présentation d'un palmarès Netexplo 100, c'est-à-dire des 100 innovations numériques qu'un panel d'experts a retenues dans l'année. Et les 10 innovations qui semblent les plus importantes font l'objet d'un Netexplo 10 (voir les vidéos de présentations des lauréats). Ces centaines de projets sourcés, puis les cent projets retenus dans la sélection finale constituent le terrain, en quelque sorte, d'une étude destinée à analyser ces tendances.

C'est une étude à tendance sociologique –toujours ce souci de faire le lien entre innovation et usage– qui est présentée lors d'une grande conférence, organisée autour de rencontres et de débats dans le grand amphi de l'Unesco, qui a lieu cette année  les 24 et 25 mars.

On vous a demandé cette année de rédiger et de présenter  cette étude, le Netexplo Trend Report. Pouvez-vous nous donner un aperçu des grandes tendances mondiales du digitale en 2013 ?

J.L : Nous voyons autant la confirmation de tendances précédentes, avec des évolutions, que l'émergence de nouvelles tendances.

Nous les avons en fait regroupés en trois, chacune divisée en deux sous-tendances complémentaires. L'ensemble couvre un peu plus de deux tiers des 100 innovations que nous avons retenues, ce qui n'est pas mal.

La première, "My life with the cloud", souligne qu'au-delà de la réalité technologique du cloud (le fait qu'on exploite des ressources et qu'on utilise à distance des capacités de traitement informatique délocalisées et mutualisées), émerge un réseau bienveillant qui va prendre soin de vous à distance ("cloud care") ou qui surveille à distance, là encore, en principe, pour votre plus grand bien ("crowd cop"). Nous avons été frappés par le nombre d'initiatives qui reposent sur ce principe, que ce soit à travers des objets connectés et manipulables à distance qui vont veiller sur votre maison ou vos biens, la télé-médecine, le "cloud nounou" qui prend soin des gens à distance, ou par des dispositifs de surveillance généralisée pour assurer la sécurité des personnes, pour faire pression sur les entreprises, pour reconnaître par le visage des visiteurs d'un magasin ou d'un restaurant (en reliant par exemple l'image prise du visiteur par une caméra avec les photos stockées sur les comptes Facebook). Cette vision d'une bienveillance, qui ne repose ni sur la proximité, ni sur l'intimité, est très troublante par tout ce que cela est capable d'apporter tout autant que par les possibilités de contrôle, de manipulation et d'infantilisation que cela entraîne.

La deuxième tendance, "My life beyond appearences" nous ramène paradoxalement au discours de Platon qui se défiait de l'opinion et du monde des apparences (le "mythe de la caverne"). Nous avons vu ces dernières années une sorte d'éviction des experts au profit de l'intelligence collective, qui se traduit dans un Wikipedia ou dans les customer reviews qui sont devenus très influents. Mais les réseaux sociaux font l'objet d'un marketing 2.0 qui soulève de nombreuses questions quant aux possibilités de manipulation des avis en ligne et des réseaux. "Fact checking" est le premier aspect de cette tendance : le besoin de détecteurs de faits comme il existe des détecteurs de mensonge, pour assurer la véracité de ce qu'on voit sur les réseaux, des messages qu'on reçoit sur sa boîte mail, ou pour constituer des sources d'information alternatives. Mais ces réponses sont également très ambiguës quant à ce qui permettrait à ces dispositifs de se faire juge de la véracité des faits.

"Decoded reality", qui est l'autre versant de cette tendance, est différent de la réalité virtuelle ou de la réalité augmentée : il s'agit d'accéder au réel au-delà de nos sens. D'une certaine façon, cela a toujours été le travail de la science, sauf que ce pouvoir est aujourd'hui entre les mains de chacun. Ce sont toutes les innovations, parfois stupéfiantes : un détecteur de radiation intégré à un smartphone japonais, des lunettes qui en rendant visible le flux sanguin sur le visage permettent d'établir une présomption de mensonge ou enfin le fait de pouvoir détecter que quelqu'un a la maladie de Parkinson, et son état d'avancement, en analysant sa voix pendant quelques dizaines de secondes. Formidables outils, qui deviennent très problématiques quand il s'agit de déceler, à l'insu de quelqu'un, ce qu'il pense ou ce qu'il a.

Vous nous parliez d'une dernière tendance ?

J.L : Que nous avons appelée "My life without borders", autrement dit la volonté d'abolir sans cesse plus les frontières entre "on" et "offline". C'est le "sans-couture" des interfaces qui tendent à nous affranchir de la commande par clavier ou même par toucher.

Nous voyons apparaître des "tatouages électroniques", patchs qu'on colle sur la peau et qui enregistrent des données physiologiques avant de pouvoir agir sur le corps, ou Muse, un casque qui permet de commander un appareil par la pensée, sans parler des "Google Glass" dont on a beaucoup parlé.

Une des initiatives les plus intéressantes est le travail qui a été réalisé par les étudiants de l'école d'art de Jérusalem sur ce brief donné par General Motors : si les vitres arrière d'une voiture étaient des écrans tactiles, quel usage pourrait-on en faire ? Ce qui rend ce cas particulièrement attrayant est l'inventivité des usages à partir d'une technologie donnée.

Enfin, s'inscrivant dans des tendances précédemment analysées, nous avons constaté un axe complémentaire, baptisé "Immanence" qui consiste à vivre dans un univers aux frontières abolies. Par exemple lorsqu'on représente, grâce à la réalité augmentée, un état futur et possible de son environnement, quand il s'agit de vivre le monde comme un jeu –parfois pour des raisons très sérieuses tel ce programme médical développant un jeu vidéo pour traiter de la dépression des adolescents qui a fait l'objet d'un article dans le très sérieux British Journal of Medecine ou d'étranges objets, sortes de "doudous" pour adultes, qui incarnent des personne aimées à distance... Sans conteste, nous verrons dans les années qui viennent des innovations, ou des usages innovations de technologies, visant à cette totale intégration entre "on" et off" et, sans trop m'avancer, sans doute une tendance inverse qui cherchera à nous "déconnecter".

Ces tendances que vous analysez sont-elles susceptibles d'intéresser les entreprises ?

J.L : L'originalité de Netexplo est de ne pas se confiner à l'e-business, mais de s'ouvrir aux innovations de toutes origines. De plus, nous parlons aussi d'innovations low tech, tant que l'usage est lui, innovant et original. L'apport du sourcing de Netexplo et du travail d'analyse que nous essayons de faire est je pense suffisamment important pour que de très nombreuses entreprises soient partenaires de Netexplo. Sa vocation n'est pas de faire de la prospective, d'imaginer ce dont demain sera fait, mais de regarder les tendances d'aujourd'hui.

Il s'agit en fait de se plonger dans les évolutions sociologiques que l'innovation accompagne ou accélère. Comprendre les tendances digitales, c'est aussi mieux comprendre comment la société et le marché évoluent aujourd'hui et quelles réponses peuvent être appropriées de la part des entreprises.


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