Actualités

Où mènera la déréglementation financière promise par Trump ?

16 janvier 2017

La promesse du futur président américain de déréguler massivement le secteur bancaire a animé le petit-déjeuner-débat HEC/ViaVoice au Café des Éditeurs de Paris ce 12 janvier. Trois experts du secteur ont eu l’opportunité d’échanger autour des incertitudes que soulèvent les déclarations offensives du candidat Donald Trump contre les banques de Wall Street. Ces déclarations font suite à ses appels à l'abolition de la loi Dodd-Frank de stabilité financière, votée en 2010 par le gouvernement Obama après la crise des subprimes.

Petit dej Viavoice - Foucault Vuillemey

Business as usual

« L’histoire du commerce international est marquée par de grands revirements. » Les propos récents du ministre de la Wallonie, Paul Magnette, résonnent à l'encontre des actions menées ces derniers mois par le futur locataire de la Maison Blanche. Pendant sa campagne, le candidat Trump avait maintes fois affirmé qu'il appuierait une suppression « massive » de la réglementation « anti-croissance » pour la remplacer par un nouveau cadre « moderne ». L'équipe Trump dénonce la surrèglementation qui, selon elle, coûte à l'économie américaine 2 000 milliards de dollars par an.
« Trump et son équipe ont une vision assez cynique du monde, » déclare Thierry Foucault, professeur de Finance à HEC Paris. « M. Trump se présente comme le pourfendeur de Wall Street, mais quand on regarde les nominations de sa future administration, on voit un Secrétaire d'Etat au Trésor qui est un ancien de Goldman Sachs. Dans ce sens, il maintient une tradition déjà remarquée avec Bill Clinton et George W. Bush. C'est business as usual. »

Thierry Foucault échange avec ses confrères Guillaume Vuillemey et Philippe Tibi. Les trois experts tentent de répondre à la question posée par l'animateur du débat, François Miquet-Marty, et président de ViaVoice : « A quelques jours de la prise de fonction de Donald Trump, allons-nous vers une dérégulation financière mondiale ? » Le professeur de finance à l’École polytechnique, Philippe Tibi, insiste sur le fait qu'une déréglementation de l'envergure envisagée par M. Trump serait extrêmement difficile à mettre en place. « Dans le passé, les banques ont détruit énormément de capital public et les populations n'ont pas vu de sanctions visibles contre la direction de ces établissements. Ce qui a justifié la naissance des mouvements comme Occupy Wall Street. La mémoire du krach de 2008 est toujours vive et les prêts sont désormais très contrôlés.»

Par petits pas

Cependant, Philippe Tibi pense que l'équipe Trump cherchera des évolutions à petite échelle en dérèglementant d'une manière sélective: « Les prêts par les petites banques locales peuvent être encouragés par une nouvelle réglementation qui se débarrasserait du red tape. C'est simple à effectuer et les bénéfices politiques à court terme pour Trump seront grands. Et si cela nourrit une crise qui éclaterait dans 5-10 ans, il ne sera pas là pour en parler. »

Cette analyse est partagée par Thierry Foucault. Selon ce spécialiste des déterminants de la liquidité des marchés financiers, le processus de réglementation se fera par des décisions « subtiles », par exemple les nominations à la tête des organismes régulateurs. Il explique : « Ces dirigeants vont subtilement faire évoluer ces déréglementations dont on ne parle jamais mais qui ont un effet de premier ordre. Lorsque que l'on change le directeur d'une agence de protection du consommateur, on en entend rarement parler dans les médias et pourtant cette décision sera décisive pour le consommateur américain. C'est un processus que nous observons aussi en Europe, » poursuit-il, « ici, les transactions financières sont débattues partout mais ne sont pas nouvelles. Tandis que les bons ratios pour les banques sont essentiels mais peu étalés : faut-il construire un vrai système de financement par les marchés en Europe ou limiter les activités de crédit par les banques? Le grand public a du mal à comprendre cette question car il n'a pas accès aux données, à l'architecture règlementaire, et ainsi de suite. Donc, on ne lui accorde que peu d'espace sur la place publique. »

Les shadow banks, facteurs d’inquiétude?

Guillaume Vuillemey, spécialiste des marchés de produits dérivés et également professeur de finance à HEC Paris, tente de répondre aux préoccupations concernant la création de dette par les banques. « Lorsqu’on regarde le bilan des institutions bancaires nous voyons qu'une grande partie de leur bilan est de la dette, notamment des dépôts, qui sont des dettes envers les déposants» explique-t-il. « Actuellement, la part des fonds propres dans le bilan des banques est de l'ordre de 5% de la taille de leur bilan. Ce qui fait 95% de dette. La question essentielle est de savoir si c'est une anomalie ou s’il y a quelque chose de fondamental dans le secteur bancaire qui justifie cela ». Le chercheur, parlant du fonctionnement et de la régulation des banques et des marchés financiers, évoque l'existence d'un grand nombre de « banques de l'ombre » aux Etats-Unis, des shadow banks créées pour contourner les mesures de réglementation. « Il faut garder en tête ce facteur quand on réfléchit sur l'incitation à réguler. Quelles seraient les incitations pour un agent économique à prendre telle ou telle décision? Est-ce efficient que d'essayer de contraindre un sous-ensemble d'agents, sachant que les transactions se feront ailleurs ? »

Des forces opposées

Les professeurs Foucault et Tibi se rejoignent également sur la distinction entre la priorité des banques mainstream américaines et celle de Wall Street. « Les banques mainstream veulent prêter et que l'on arrête de les ennuyer avec les ratios et la sécurité de leur prêt, » affirme Philippe Tibi. « Mais Wall Street veut qu'on leur impose moins de capitaux propres pour augmenter leur compte en bourse, ceci afin de leur permettre d'exercer une concurrence plus forte sur les banques non-américaines. » Car, insistent les trois économistes, pour les grandes banques américaines, la concurrence se fait autant avec les banques outre-atlantiques qu'entre elles. Les enjeux de la régulation financière se joueront ainsi entre deux systèmes qui, selon Philippe Tibi, sont diamétralement opposés : « En Europe, on a un système qui est, à mon avis, faible, les banques sont très nombreuses, c'est ultra-bancarisé, représentant 350% du PIB. Aux États-Unis, il ne constitue que 80% du PIB car l'économie se finance sur le marché. » Reste à savoir quelles orientations l'équipe de Donald Trump va prendre pour faire évoluer ce face-à-face alors qu'il tente de promouvoir une forme « moderne » de protectionnisme.


Retour à la liste d'actualités